Le peintre Louis Cattiaux, dont nous avons eu, à plusieurs reprises, l’occasion de parler dans ces colonnes, nous a fait parvenir le curieux texte suivant où, sous une forme allégorique, et non sans humour, il demande à ses contemporains de s’intéresser aux artistes vivants, la plus grande marque d’intérêt qu’ils puissent leur faire étant d’acheter leurs œuvres.
IL FAUT AIDER LES ARTISTES !
Malheur à vous hypocrites car vous bâtissez les tombeaux des prophètes et vous ornez les sépultures des justes ; puis vous dites : Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Ainsi vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes bien les fils des meurtriers des prophètes. (
Matthieu XXIII, 29 à 32)
Fut-ce un rêve ou une vision ? Fut-ce une hallucination ou une apparition ? Je ne sais. Mais j’ai vu et j’ai entendu certainement, et je ne saurais celer la chose qui m’a été si étrangement révélée sans pécher gravement contre les vivants, contre les agonisants et contre les morts qui peuplent ce monde.
Donc, une de ces dernières nuits, je me trouvai tout à coup réveillé par le bruit insolite de la soie qu’on froisse, et regardant dans la direction d’où provenait le son, je vis à mon grand trouble une forme lumineuse faite d’une matière laiteuse assez transparente, dont l’intérieur se mouvait à la manière d’une fumée enfermée dans un globe.
La forme sembla s’assombrir et je remarquai avec étonnement que des habits commençaient à paraître, s’ajustant insensiblement, et prenant une apparence très réelle, n’eût été la transparente luminosité qui persistait dans tout l’être ainsi manifesté.
C’est alors que je reconnus la toque de fourrure, les vêtements tachés de couleurs, les galoches, et par-dessus tout l’oreille coupée qui identifiaient pour moi, sans doute possible, le fantôme vivant de Vincent Van Gogh, dont les reliques reposent abandonnées des collectionneurs, dans le cimetière d’Auvers-sur-Oise.
Une voix encore voilée prononça alors avec effort ces mots incroyables : « C’est moi Vincent ». Et les mains écartèrent la veste de velours lustré comme pour dégager la poitrine où un cœur momentanément ressuscité s’efforçait à rythmer la vie.
Vincent Van Gogh ! balbutiai-je, écrasé par la présence du génie légendaire, Vincent, ta gloire brille dans le monde, et tes œuvres éclatantes comme des feux d’artifice illuminent les musées des nations et enrichissent les collections particulières ; ta vie prodigieuse est décrite en long et en large dans des livres numérotés et nous, tes petits frères, nous t’aimons et nous t’admirons dans nos cœurs.
Comme ton éternité doit être heureuse de te voir ainsi reconnu, honoré, fêté, vénéré, comblé ! Toi qui n’as jamais pu vendre aux riches de ton temps un seul de tes prestigieux tableaux, voilà que ces mêmes riches se disputent la moindre de tes études à coups de millions. Toi qui n’as pu trouver grâce devant les « intelligents », voilà que ces mêmes intelligents te sacrent génie sans que nul ne le leur demande. Toi qui as souffert les railleries et les injures des imbéciles, voilà que ces mêmes imbéciles te louent et prennent ta défense à présent que nul ne te crucifie plus.
J’étais transporté par la revanche du bon Vincent, quand sa voix bien formée laissa tomber ces mots qui me clouèrent de surprise :
« Pauvre idiot, te figures-tu que toute cette chienlit de plumitifs appointés, de spéculateurs éhontés et d’imbéciles triomphants m’honore et se justifie en payant des millions ce qu’ils ont refusé pour une bouchée de pain quand j’étais vivant et que j’avais des dents mais rien à manger ?
Crois-tu que la vaniteuse canaille qui m’a fait passer pour fou, et qui s’engraisse à présent de mes dépouilles, en prodiguant des conseils hypocrites aux artistes qui désespèrent dans le monde, crois-tu que je la bénisse dans mon cœur ?
Non, je les maudis sans arrêt, et ma malédiction colle à leurs dos d’ânes bâtés comme une tunique empoisonnée, car ils enrichissent stupidement des morts qui ne peuvent plus rien faire de leur argent, tandis qu’ils continuent à laisser périr de misère les vivants qui les entourent.
Je les visite, ces glorieux qui spéculent sous le couvert de l’art qu’ils haïssent en secret. Je les visite, ces savantages qui bavent triomphalement sur moi après m’avoir vomi afin de complaire aux éternels médiocres qui font la loi dans le monde. Je les visite et je les frappe dans tout ce qu’ils aiment : santé, argent, famille, honneurs, réputation, amis, repos.
Va, regarde, flaire et palpe le malheur que je répands sur toute cette infamie dorée, et tu comprendras peut-être ce qu’est la justice cachée.
Ne crois pas non plus que les bien-intentionnés qui achètent à présent une reproduction imprimée d’une de mes œuvres pour le prix qu’ils paieraient le tableau original d’un artiste abandonné, ne crois pas que ceux-là échappent à ma colère, car ils font en petit ce que les autres font en grand, et leur admiration tardive les accuse tous également par la voix des vivants repoussés que Dieu entend en premier. Je ne suis pas seul à te dire cela, regarde ! »
Et en effet, je vis d’autres formes qui s’étaient jointes à la première et qui communiquaient par des fils enroulés comme des écheveaux de laine.
Le père Cézanne était là, reconnaissable à sa tête énorme et à ses yeux enfoncés sous la broussaille des sourcils. Gauguin ricanait en tenant sa cheville blessée, il n’eut qu’un mot : « Oh, les flics qui peignent ! » Il devait penser aux gendarmes qui, après l’avoir persécuté, se sont mis à faire de la peinture comme tout le monde. Le douanier Rousseau faillit lâcher son violon qu’il brandissait comme une massue. Millet décrottait ses sabots ; il ajouta paisiblement : « Les vaches ». Peut-être songeait-il à toutes celles qu’il avait peintes et qui ne l’avaient pas nourri alors qu’elles engraissent à présent les trafiquants établis dans le monde. Pissarro approuvait de la tête, les mains posées à plat sur ses genoux comme après une longue journée de travail ; il finit par ajouter : « Heureusement qu’il y a les faussaires pour cocufier tous ces malins à retardement ». Renoir souriait à cette idée en se frottant les mains comme pour en chasser l’ankylose. Baudelaire, Deubel, Poe, Verlaine, Rimbaud et d’autres que je distinguais mal murmuraient : « Nous aussi, nous vomissons les éditions de luxe non coupées, réservées aux bibliophiles gâteaux qui nous ont repoussés et désespérés quand nous étions vivants ».
Je pleurais déjà depuis un moment sans même m’en rendre compte.
La chambre était à nouveau obscure. Comme je regardais machinalement de l’autre côté de mon lit, je vis la silhouette étrangement hérissée de mon chat persan dont toutes les extrémités poilues scintillaient d’une lueur bleuâtre, électrisées comme à l’approche d’un orage. Lui aussi avait perçu la présence troublante des spectres, et il leur faisait simplement le gros dos, afin d’essayer d’effrayer ce qui l’épouvantait lui-même.
Dès le matin, je me mis en quête des thuriféraires patentés des grands artistes morts dans l’abandon ; je visitai les acheteurs spécialisés de leurs signatures enfin cotées à la Bourse, et je m’enquis discrètement de leur état : « Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Et c’était bien une peste qui n’épargnait aucun d’entre eux. Cocus, battus, trahis, agités, malades, déshonorés, traqués, trompants et trompés, toute la kyrielle des malédictions semblait attachée à leurs personnes.
J’étais terrifié de vérifier point par point les menaces du bon Vincent qui s’incarnaient ainsi sous mes yeux. Car, plus ces gens s’acharnaient à acheter après coup les œuvres des artistes illustres, plus les morts s’acharnaient sur eux, sur leurs familles et sur leurs biens, et je voyais aussi nettement la malédiction des vivants repoussés injustement, s’ajouter à la malédiction des morts bafoués. Par contre, je constatais l’immunité quasi absolue, voire plus, la chance persistante de ceux qui avaient acquis les œuvres de ces mêmes artistes pendant le temps de leur vie difficile ou qui en avaient hérité et qui les conservaient pieusement malgré la tentation du gain.
Auditeur bien involontaire de la pensée des grands artistes morts, je conclurai en affirmant que la bénédiction des vivants qu’on aide à temps, vaut bien mieux que la malédiction des morts qu’on aide trop tard.
L’un de ces amateurs de « signatures » cotées à la Bourse me disait récemment avec un à-propos lumineux : « Les journaux annoncent parfois la mort des grands artistes, mais jamais leur naissance. Comment voulez-vous donc qu’on s’y reconnaisse ? »
Hélas, il est bien vrai que ceux qui ont troqué le goût et le choix de l’esprit contre le poids écrasant et aveugle de l’argent, ne sauraient plus rien reconnaître dans ce monde puisqu’ils ne se reconnaissent plus du tout eux-mêmes.
Combien sont-ils les artistes véritables qui selon la belle définition donnée récemment par la Société des artistes peintres, sculpteurs et graveurs professionnels « ont sacrifié de longues années de leur jeunesse à l’étude et à la connaissance de leur art, souvent dans les pires difficultés, et qui consacrent le meilleur de leur vie à l’exercice d’un métier ingrat qui ne jouit d’aucun des avantages que l’État a prévus pour toutes les autres catégories de travailleurs » ? Huit cents à Paris, le double peut-être dans toute la France ; car les autres sont en réalité des artistes occasionnels, pourvus de revenus ou d’un métier, d’amis politiques ou de confession, qui les font vivre et qui leur permettent de manifester leurs œuvres en public au détriment des purs qui n’ont que leur foi et leur courage dans l’art pour toute recommandation et pour tout viatique.
L’élimination persévérante est une des lois de ce monde, mais certainement pas l’extermination aveugle et sourde !