LA COLÈRE DE DIEU 1
Ah non ! C'en est assez : j'explose. Je sors encore d'une de ces interminables discussions où l'on vous rabâche les oreilles avec ce « Bon Dieu » qui, dans son immense miséricorde, ne peut que pardonner inlassablement toute la médiocrité, la tiédeur et l'ignorance crasse des imbéciles triomphants.
Je n'ai malheureusement pas l'honneur de connaître intimement le vrai Dieu, mais je sens pourtant bien qu'il n'a aucune parenté avec le « pote » Jésus (prononcez « djîzeuss ») ou encore le bon doux Jésus douceâtre et bellâtre inventé par nos modernes idolâtres.
Non ! Dieu n'est pas si bon que cela ! Non ! il ne jette pas sur tous ce regard dégoulinant d'un amour inépuisable. D'accord, il est patient. Il faut bien l'admettre puisqu'il n'a pas encore envoyé le formidable coup de pied que mérite la fourmilière folle de ce bas monde ; « devant le Seigneur un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (ii Pierre 3, 8)2.
En attendant, il ne nous aime pas, ou du moins pas de la manière généralement conçue. Bien au contraire, il nous en veut ; nous le vexons et il est furieux. Quand je dis « nous », je me comprends. Bien entendu, je ne vise nullement les lecteurs du Fil d' Ariane qui, tous, sont gens honorables. Non, la colère de Dieu ne porte que sur ceux qui, dans le monde, sont du monde. Mais ceux-là sont-ils si rares ? Et surtout, chose grave entre toutes, ne suis-je pas du nombre ? J'en suis, je le sais, je me connais !
Bref, Dieu est fou furieux contre moi et je ne désire nullement que l'on me rassure faussement là-dessus, ni que l'on endorme ma vigilance, tant que sa colère n'aura pas été apaisée.
Cette miséricorde universelle qui récompense tout le monde indistinctement, cette idée malignement soufflée par Satan, ne procède-t-elle pas de l'idéologie démocratique poussée à sa fin, c'est-à-dire à l'absurde ? Si tous sont égaux, il faut immédiatement supprimer l'enfer qui représente, somme toute, une intolérable discrimination.
L'Évangile n'est nullement égalitariste. Jésus-Christ a eu ses apôtres, ses disciples, ses sympathisants et ses ennemis, sans parler des indifférents. Dans l'Écriture, comme dans les contes et même dans les « western », il y a, à des degrés divers, des bons et des mauvais, des brebis et des boucs ; c'est aussi net que cela et c'est cette simplicité que beaucoup rejettent, tant est grande la confusion des esprits aujourd'hui.
Et pourtant l'Évangile fourmille d'avertissements qui vous dressent le poil de terreur : l'Écriture, Elle, ne compose pas avec le monde.
En conversant avec des gens qui affirmaient ressortir à la même religion que moi, j'ai souvent eu des doutes graves sur nos appartenances respectives. L'autre nuit, j'ai fait un cauchemar que je ne suis pas prêt d'oublier.
Après une mort sans histoire, j'arrive au portillon du Paradis où je me heurte à un Saint Pierre fort résolu ; il m'apostrophe sur un ton de fonctionnaire alors que, triomphant, je venais de lui annoncer : « Je suis chrétien ».
St Pierre : - Croyez-vous aux quatre sens de l'Écriture ?
Moi : - Plaît-il ?
St Pierre : - Quelle est votre position sur le « Filioque » ?
Moi : - Euh...
St Pierre : - Que pensez-vous des conceptions d'Arius ?
Moi : - Je...
St Pierre : - Trouvez-vous que les Gentils doivent être circoncis ?
Moi : - C'est-à-dire...
St Pierre : - Mais quelle sorte de chrétien êtes-vous donc ?
Moi : - Ma foi...
St Pierre : - Dernière question : Le Fils est-il consubstantiel au
Père ?
Moi : - Une seconde ! Voilà : il est de même nature que le
Père.
St Pierre : - Nous y voici : vous êtes un Catholique romain post-
conciliaire du xxème siècle !
Et là-dessus le regard du saint homme se fit si fulminant que je me réveillai assez fortement interloqué et en nage.
Les chrétiens des premiers siècles et du Moyen Âge, par exemple, se reconnaîtraient-ils dans les chrétiens d'aujourd'hui ? Sommes-nous bien leur postérité ? C'est une question importante dont la réponse est délicate.
Avec beaucoup de persévérance, on m'a expliqué que si l'Ancien Testament présentait Dieu avec une face de colère, le Nouveau Testament ne contenait plus qu'un Dieu d'Amour : curieux « Éternel » qui aurait changé de face il y a deux mille ans3 !
Bien sûr, on trouve des recommandations fort peu « socio-caritatives » dans la Bible : « N'introduis pas n'importe qui dans ta maison car nombreuses sont les embûches du fourbe » (Ecclésiastique 11, 27), et : « Admets chez toi l'étranger, et il te bouleversera de tripotages, et il t'aliénera les gens de ta maison » (ibid. 32). « Fais du bien à l'humble et ne donne pas à l'impie ; retiens son pain et ne lui donne pas de peur qu'ainsi il ne l'emporte sur toi ; car tu recueilleras double mal pour tout le bien que tu lui auras fait. Car le Très-Haut aussi hait les pêcheurs et il tirera vengeance des impies » (ibid. 12, 5 et 6).
Autrefois, Dieu ne portait guère « le pécheur » ou « l'impie » dans son c?ur. A-t-il modifié sa stratégie il y a deux mille ans ? Oui ! souffle Satan. Oui ! insinue le Prince de ce monde. Oui ! suggère celui qui dit toujours moi - qui sont les initiales de Mort, Orgueil et Ignorance4.
Le Nouveau Testament a des aspects terribles ; son exigence est presque inhumaine, son jugement est radical. On y retrouve le même Dieu que dans l'Ancien : un Dieu qui est Justice, avec deux faces : amour et colère.
Oui, je crois que les paroles de Jésus fils de Sirach n'ont pas été abolies par celles de Jésus-Christ ; je pense même qu'elles restent d'une brûlante actualité :
Ne sois pas sans crainte touchant le pardon, pour ajouter péché à péché. Ne dis point : Sa miséricorde est grande, il pardonnera la multitude de mes péchés. Car miséricorde et colère sont en lui, et sur les pécheurs son courroux demeure. Ne tarde pas à te convertir au Seigneur et ne diffère pas de jour en jour ; car subitement surviendra la colère du Seigneur, et au temps de la vengeance tu périras (Ecclésiastique 5, 5 à 7).
Ne reconnaît-on pas le même avertissement sévère et le même ton dans ces paroles du Messie, rapportées par l'apôtre qu'Il aimait :
C'est pour un jugement que moi je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles (Jean 9, 39).
Mais qu'est ce jugement, pourquoi cette sainte colère et comment trouver la divine miséricorde ?
Il ne faut pas être grand clerc pour énoncer que la colère de Dieu pèse sur ce qui est appelé monde. Entre ce dernier et Dieu, il y a un antagonisme irréductible qui fait toute la difficulté du choix de l'homme :
Adultères, ne savez-vous pas que l'amitié pour le monde est inimitié contre Dieu ? Celui-là donc qui veut être ami du monde se constitue ennemi de Dieu (Jacques 4, 4).
C'est également l'avertissement de Jean :
N'aimez point le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui... (i Jean 2, 15).
En effet, ajoute-t-il plus loin :
Nous savons... que le monde tout entier gît au pouvoir du Mauvais (ibid. 5, 19).
Si l'exaspération de Dieu s'acharne sur le monde, ce dernier le lui rend bien :
Si le monde vous hait - dit Jésus à ses disciples - sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. C'est parce que vous n'êtes pas du monde, mais que moi je vous ai choisis du milieu du monde, c'est pour cela que le monde vous hait (i Jean 15, 18 et 19).
Et comme dans les querelles d'enfants, on ne sait pas trop qui a commencé :
Moi, le monde me hait parce que moi je témoigne à son sujet que ses ?uvres sont mauvaises (Jean 7, 7).
Le monde est aveugle et sourd face aux mystères divins : « Père juste, le monde, lui, ne t'a pas connu... » (Jean 17, 25). En effet, ses sens sont épais et obscurcis. On dit d'un nouveau-né qu'il est « venu au monde » : l'expression est pertinente car c'est bien de ce même monde qu'il s'agit. Tant qu'il restera dans cette première génération5, tant qu'il ne sera pas rené d'eau et d'esprit, tant qu'il ne sera pas né d'en haut, il restera chair née de la chair et ne pourra entrer dans le Royaume de Dieu (Jean 3, 5 à 7). Voilà qui explique des phrases aussi effrayantes que celle-ci :
Si quelqu'un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses s?urs et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple (Luc 14, 26).
Celui qui n'a pas reçu ce don de Dieu est appelé « mort », il est « charnel », livré à Satan et voué par nature à la colère divine :
Et vous qui étiez morts par vos fautes et par vos péchés où jadis vous avez vécu selon le cours du monde, selon le prince de la puissance de l'air, cet esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion... De ceux-là nous étions tous, nous aussi, quand nous vivions jadis suivant les convoitises de notre chair, faisant les volontés de la chair et des mauvais désirs, et nous étions voués par nature à la colère, tout comme les autres (Éphésiens 2, 1 à 3).
Tant que la grâce ne l'a pas purifié et fécondé, il est idolâtre, paralysé dans une foi morte ; ses paroles sont charnelles, il reste terrestre et fait l'objet de l'ire divine :
Celui qui est de la terre est terrestre et terrestre aussi son langage. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous... Celui que Dieu a envoyé parle le langage de Dieu... Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; celui qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui (Jean 3, 31 à 36).
Il faut bien en convenir, Dieu est exclusif et son caractère est terrible. Il est jaloux et n'accepte nullement de partager avec le Prince de ce monde cet enjeu qu'est le c?ur de l'homme. Dans l'Ancien Testament, il a dit : « Ils ont excité ma jalousie par ce qui n'est pas Dieu » (Deutéronome 32, 21). Il dit dans le Nouveau, par Paul :
Mes bien-aimés, fuyez l'idolâtrie... Considérez l'Israël selon la chair... Ce qu'on immole, c'est à des démons et à ce qui n'est pas Dieu qu'on l'immole. Or je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons. Vous ne pouvez boire la coupe du Seigneur et la coupe des démons ; vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons. Ou bien voudrions-nous provoquer la jalousie du Seigneur ? (i Corinthiens 10, 14 à 22).
Et n'est-ce pas Jésus-Christ qui va jusqu'à refuser de prier pour le monde ?
C'est pour eux que moi je prie. Ce n'est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que Tu m'as donnés parce qu'ils sont à Toi (Jean 17, 9).
Est-ce si étonnant, si l'on pense aux « histoires » qu'il avait racontées : celle du serviteur impitoyable que, dans sa colère, le maître livra aux bourreaux en attendant le remboursement total de la dette :
C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne remet à son frère du fond du c?ur (Matthieu 18, 35).
Sommes-nous si sûrs de n'être pas comptés parmi les vignerons homicides (ib. 21, 33 à 46) ou d'être dignes du festin royal ? Y en a-t-il beaucoup aujourd'hui qui partent pour les noces, les préférant qui à son champ, qui à son négoce (ib. 22, 5) ? Sont-ils nombreux ceux qui pensent à leur habit de noces (ib. 22, 11) ? « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » (ib. 22, 14).
Faut-il vraiment rassurer aujourd'hui les fidèles ? Est-on bien sûr de ne pas errer soi-même et de ne pas égarer les ouailles lorsqu'on annonce triomphalement, comme une évidence, qu'après la mort nous « retournerons à la maison du Père » ? Ne se trompe-t-on pas d'espérance et de foi ? Si la voie est aussi exigeante, s'il faut vraiment chercher son Seigneur de tout son désir et de toutes ses forces, Satan n'a-t-il pas intérêt à administrer sédatifs et tranquillisants ? Et ne se trouvera-t-il pas de très efficaces auxiliaires parmi les ignorants bien intentionnés qui foisonnent aujourd'hui ?
Suivons-nous bien Celui qui a dit : « Mon Royaume à moi n'est pas de ce monde » (Jean 18, 36) ?
Ce Dieu est un Juge. Trouve-t-il souvent des hommes véridiques, sans impiété, sans injustice ?
Du ciel en effet se révèle la colère de Dieu contre toute impiété et toute injustice des hommes, qui retiennent la vérité captive de l'injustice (Romains 1, 18).
Le pécheur n'échappera pas au jugement :
Par ton endurcissement, par l'impénitence de ton c?ur, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de colère, où doit se révéler le juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses ?uvres : vie éternelle à ceux qui, par leur constance dans la pratique du bien, recherchent gloire, honneur et incorruptibilité ; mais aux gens de dispute, à ceux qui, indociles à la vérité, sont dociles à l'iniquité : colère et fureur (Romains 2, 5 à 8).
Non, il ne sera pas tendre avec le pécheur volontaire, celui qui le renie après l'avoir connu :
Car si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés, il n'y a qu'à attendre dans l'effroi le jugement et le feu courroucé qui doit dévorer les rebelles... Car nous le connaissons, Celui qui a dit : À moi la vengeance ! C'est moi qui paierai de retour. Et encore : Le Seigneur jugera son peuple. C'est chose effroyable que de tomber entre les mains du Dieu vivant ! (Hébreux 10, 26 à 31).
Ceux qui affichent imprudemment « Jésus (« Djîzeuss ») vous aime », n'oublient-ils pas que le Seigneur Jésus
se révèlera du haut du ciel, avec les anges de sa puissance dans un feu ardent, pour tirer vengeance de ceux qui ne connaissent pas Dieu et de ceux qui n'obéissent pas à l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus. Ceux-là subiront la peine d'une ruine éternelle, loin de la face du Seigneur et de l'éclat de sa force, quand il viendra pour être glorifié dans ses saints et admiré en tous ceux qui auront cru (ii Thessaloniciens 1, 7 à 10).
Ont-ils vraiment disparu de la terre, ces faux fils d'Abraham dont le vrai père est le diable (Jean 8, 44), ces ignorants (qui pouvaient être de bonne foi, mais qu'importe ? s'ils n'avaient pas reconnu le Fils) ? Ne se sont-ils plus manifestés après l'an trente, ceux à qui Jésus a dit :
Moi je m'en vais et vous me chercherez, et dans votre péché vous mourrez. Où moi je m'en vais, vous ne pouvez venir... Vous, vous êtes d'en bas ; moi, je suis d'en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde... J'ai sur vous beaucoup à dire et à juger (Jean 8, 21 à 26).
Le Dieu des deux Testaments est un juge
qui siégera sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations et il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs, et il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche (Matthieu 25, 31 à 33).
Et les brebis sauront qu'elles auront nourri, recueilli, vêtu ou visité un des petits frères du Roi, que celui-ci leur désignera. Et les boucs apprendront qu'ils auront négligé le moindre de ces petits frères et qu'ils auront ainsi négligé les prophètes et le moindre des amis de Dieu et qu'ils auront oublié de soigner la Parole assoiffée qui agonise au fond d'eux-mêmes.
Et ils s'en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle » (ibid. 25, 46).
Ce juge a deux faces : colère et amour, rigueur et miséricorde. Le problème, pour nous, est donc d'être « justifiés » et cette justification, cet acquittement, ne peut se faire que si nous renaissons véritablement, comme on l'a vu plus haut, dans l'entretien avec Nicodème. Celui que Dieu a engendré ne pèche plus (qui peut en dire autant ?). L'homme autrefois « venu au monde » est maintenant devenu « innocent comme l'enfant qui vient de naître ». C'est Jean qui dit :
Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche pas ; mais celui qui a été engendré de Dieu se garde et le Mauvais n'a point prise sur lui (i Jean 5, 18).
Et si Paul affirme aux Thessaloniciens :
Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l'acquisition du salut par Notre-Seigneur Jésus-Christ (i Thessaloniciens 5, 9),
c'est qu'ils sont précisément passés par cette justification, ils ont été engendrés par la lumière :
Mais vous frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres pour que le Jour vous surprenne comme un voleur ; car vous êtes tous fils de lumière et fils du jour (ibid. 5, 4 et 5).
C'est l'obtention de cette renaissance qui départage les brebis des boucs, le « verus Israel » de la fausse postérité d'Abraham, Isaac d'Esaü :
Tous les descendants d'Israël ne sont pas Israël ; pour être postérité d'Abraham, ils n'en sont pas tous les enfants. Non : « C'est en Isaac que tu auras une postérité à ton nom » (Genèse 21, 12), c'est-à-dire : ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu ; ce sont les enfants de la promesse qui sont tenus pour postérité (Romains 9, 6 à 8).
Et cette grâce, ce don de Dieu est octroyé gratuitement selon un jugement incompréhensible pour l'homme charnel :
Alors qu'ils n'étaient pas encore nés, qu'ils n'avaient fait ni bien ni mal, pour que demeure la liberté du choix divin, qui dépend non des ?uvres mais de Celui qui appelle, il lui fut dit : « L'aîné sera assujetti au plus jeune » (Genèse 25, 23), ainsi qu'il est écrit : « J'ai aimé Jacob ; Esaü, je l'ai haï » (Malachie 1, 2). Ainsi donc, il ne s'agit ni de vouloir, ni de courir, mais que Dieu fasse miséricorde... Il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut (Romains 9, 11 à 18).
Voilà une justice qui rappelle la lettre de cachet ! Et les Droits de l'Homme, je vous prie ? Et la Démocratie ? Comment Dieu ose-t-il se plaindre du pécheur puisque c'est Lui qui l'a ainsi façonné, puisque telle a été Sa volonté ?
Paul balaie rapidement toute objection :
Qui donc es-tu, ô homme, pour disputer avec Dieu ? L'objet modelé va-t-il dire à celui qui l'a modelé : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? - Le potier n'a-t-il pas le droit de faire de la même pâte tel vase pour un usage noble, tel autre pour un usage vil ? (Romains 9, 20 et 21).
Inavalable humilité ! Intolérable justice ! Arbitraire Dieu d'amour qui ne suit que son bon plaisir et dont le choix ne tient nul compte de nos « mérites » patiemment accumulés !
Il est bien vrai que sa Justice n'est pas celle des hommes ni son Amour non plus.
Il n'aime pas, ne se réjouit pas et ne commande pas à la manière du monde et cela, peu le comprennent :
comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés : demeurez en mon amour, le mien... Je vous ai dit ces choses pour que ma joie, la mienne, soit en vous et que votre joie devienne complète. C'est mon commandement, le mien, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés (Jean 15, 9 à 12).
L'idolâtrie et le pharisaïsme, c'est entendre ces Réalités profanement, ce qui est hélas fort courant.
Devant le Tribunal, nous aurons besoin d'un bon avocat (par£klhtoj en grec) : « Et si quelqu'un vient à pécher, nous avons auprès du Père un paraclet : « Jésus-Christ, le Juste » (i Jean 2, 1). C'est Lui qui nous délivre de la colère qui vient (i Thessaloniciens 1, 10). Il est l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde (Jean 1, 29), qui justifie par son Sang et à plus forte raison sauve de la colère (Romains 5, 9) ; il donne la Parole, non au monde, mais aux choisis (Jean 17, 14). Et ceux-ci porteront du fruit :
Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis, vous, pour que vous alliez et portiez du fruit (Jean 15, 16).
C'est ce fruit que les pharisiens évangéliques ne peuvent produire (Matthieu 3, 8), que le figuier refuse (Matthieu 21, 19), que l'homme est incapable de former sans la bénédiction céleste.
Ce fruit de l'Amour divin en l'homme est la véritable génération du Juste6. C'est lui qu'ont porté les femmes des patriarches : Sara la vieille (Genèse 18, 11), Rebecca la stérile (ibid. 25, 21) et Rachel l'inféconde (ibid. 30, 2). Élisabeth, à la fois stérile et trop âgée (Luc 1, 7), l'a bien connu.
Ce fruit, c'est encore Jacob enfoui sous Esaü, c'est l'homme intérieur qui pousse sous le charnel ; c'est le Verbe retrouvé et viride dont le Baptiste, vêtu de peaux de bête, a dit : « Il faut que lui croisse et que moi, je diminue » (Jean 3, 30).
Voilà ce que fait germer et mûrir le vrai Dieu d'Amour en l'homme. Voilà l'?uvre du divin Jardinier. Mais ce Dieu n'est pas l'idole exhalant une compassion perpétuelle et indistincte dont nous parlions tout à l'heure. En définitive, il faut être d'un orgueil fou pour imaginer cette bonté universelle car c'est postuler qu'il nous a pardonnés et que nous sommes agréables à sa vue, c'est oublier que nous sommes couverts d'une boue dont il a horreur et que nous n'avons pas encore revêtu la robe blanche des noces, c'est négliger que tant que nous péchons et cherchons le monde, Satan reste notre Père, c'est se complaire dans l'aveuglement que Jésus reproche justement aux pharisiens :
Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché ; mais puisque vous dites : Nous voyons - votre péché demeure (Jean 9, 41).
Voilà enfin la mystérieuse germination qu'apporte la visitation messianique, la Pâque du Dieu d'Amour des deux Testaments :
La bénédiction du Seigneur est la récompense de l'homme pieux ; dans une heure rapide Il fait fleurir sa bénédiction (Ecclésiastique 11, 20).
1. Cet article est paru dans la revue Le Fil d' Ariane, J.-M. d'Ansembourg, Walhain-St-Paul (Belgique), 1981, n° 13, pp. 29 ss.
2. Les citations de l'Ancien Testament sont empruntées à la traduction de Crampon-Bonsirven, et celles du Nouveau Testament à la version Osty-Trinquet.