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Titre et auteur :
« Le calus du coeur chez St Paul » Jean-Marie d'Ansembourg

Objet :
Article paru dans la revue Le Fil d'Ariane, n°3, 1978.
Pour que l’homme parvienne à la guérison, au sabbat, au repos, à la vie éternelle corporifiée en Dieu, il faut absolument que le cœur soit nettoyé de son calus (ou écorce), afin que puisse s’ouvrir son sensorium ; ce n’est qu’après cette guérison que l’homme cessera de marcher « à la manière des Nations, dans la vanité de leur sens ».

Mots clés :
sens obscurcis, Eckhartshausen, sensorium, fiel

Illustration :
Jésus guérissant l'aveugle de Jéricho (1650) de Nicolas Poussin.

Éphésiens iv, 17 et 18

LE CALUS DU CŒUR CHEZ SAINT PAUL

J.M. d'Ansembourg

 

Cela donc, je le dis et j'en témoigne dans le Seigneur : Ne marchez plus à la manière des Nations dans la vanité de leur sens1 ; leur réflexion a été enténébrée, ils ont été rendus étrangers à la vie de Dieu, à cause de l'ignorance qui les habite, à cause de la callosité de leur cœur...

Éphésiens iv, 17 et 18

 

On traduit généralement « callosité du cœur » par dureté, endurcissement du cœur. Littéralement, il est question d'une callosité (pôrôsis) qui serait comme une écorce ou un voile pour le cœur.

Ce qui est curieux, c'est que ce calus obstrue l'intelligence et les sens, comme si ceux-ci avaient leur siège dans le cœur ; c'est du moins ce qui semble ressortir de l'Évangile.

Après la première multiplication des pains et la marche de Jésus sur la mer, on lit :

Et ils étaient en eux-mêmes au comble de la stupeur ; car ils n'avaient pas compris l'affaire des pains, mais leur cœur avait été rendu calleux (Marc vi, 51 et 52).

Toujours à propos de pain, après la seconde multiplication Jésus dit à ses disciples :

Ne sentez-vous et ne comprenez-vous pas encore ? Avez-vous le cœur calleux ? Avec vos yeux, ne voyez-vous pas, et avec vos oreilles, n'entendez-vous pas ? (Marc viii, 17 et 18)

Si les disciples eux-mêmes ont les sens engourdis, à plus forte raison les pharisiens :

Il entra de nouveau dans une synagogue ; il y avait là un homme à la main desséchée. Ils l'observaient pour voir s'il le guérirait le jour du sabbat, en vue de l'accuser. Il dit à l'homme à la main desséchée : « Dresse-toi au milieu ! » Puis il leur dit : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire bien ou de faire mal, de sauver une âme ou de la tuer ? » Mais eux gardaient le silence. Les regardant alors à la ronde avec colère, attristé au sujet du calus de leur cœur, il dit à l'homme : « Étends la main ! » Il l'étendit et sa main fut rétablie. (Marc iii, 1 à 5)

Si les pharisiens se scandalisent de ce que Jésus opère ses guérisons le jour du sabbat, c'est parce que leur cœur est calleux. En effet, attachés à la lettre de l'Écriture, ils ne comprennent pas le sens de ce sabbat qui est le jour du Seigneur.

N'est-il pas naturel que l'homme déchu soit rétabli par le divin Médecin en ce jour béni ? Et lorsqu'il est guéri, ne peut-on dire qu'il connaît enfin le sabbat, c'est-à-dire le repos, après l'errance ? N'est-ce pas en ce jour-là précisément que le Christ lui enlèvera le calus du cœur et lui ouvrira ainsi les sens obscurcis ?

Car ce calus rend insensible et aveugle. C'est vraisemblablement de lui qu'il est question lors de la guérison de Tobie, telle qu'elle est rapportée dans la Vulgate. Aveuglé par de la fiente d'oiseaux, Tobie est guéri par le fiel d'un mystérieux poisson :

Au bout d'une demie heure d'attente environ, commença à sortir de ses yeux une taie blanche, comme une pellicule d'œuf. Tobie la saisit et la tira de ses yeux : aussitôt il recouvra la vue. (Tobie, xi, 14 et 15)

Nous avons là une indication sur le remède : il s'agit du fiel tiré d'un poisson grâce aux conseils de Raphaël, l'ange médecin. « Fiel » vient du latin fel : « venin de vipère », « bile », « amertume ». Il pourrait s'agir d'un dissolvant fort recherché par les hermétistes.

Remarquons en passant que des écailles tombent également des yeux de Paul, lorsque Ananie lui impose les mains pour le guérir de sa cécité :

Ananie s'en alla, et arrivé dans la maison, il imposa les mains à Saul, en disant : « Saul, mon frère, le Seigneur Jésus, qui t'a apparu sur le chemin par lequel tu venais, m'a envoyé pour que tu recouvres la vue et que tu sois remplis du Saint-Esprit ». Au même instant, il tomba des yeux de Saul comme des écailles, et il recouvra la vue (Actes ix, 17 et 18).

Les passages de l'Écriture cités ci-dessus suggèrent que l'homme doit voir avec le cœur. Curieux organe pour la vue ! C'est pourtant bien ce qu'enseigne saint Paul :

... afin que le Dieu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père de la gloire, vous donne un esprit de sagesse et de révélation pour le reconnaître ; que les yeux de votre cœur soient illuminés pour que vous sachiez quelle est l'espérance de son appel, quelle est la richesse de la gloire de son héritage dans les saints... (Éphésiens i, 17 et 18)

Le Message Retrouvé exhorte les croyants

à examiner avec les yeux du cœur les paroles inscrites dans le Livre (xxi, 66).

On y découvre également que

... c'est la malice de notre œil du dehors qui nous maintient dans les ténèbres extérieures, et c'est la pureté de notre œil intérieur qui nous fait approcher la lumière de Dieu (xxxii, 8')

Pour être pur, cet œil intérieur doit être débarrassé de sa coquille, de sa peau morte ou de son calus.

Mes yeux ont été rendus calleux par la colère (Septante, Job, xvii, 7),

s'écrie Job.

On trouve, dans un petit traité du xviiie siècle2, de précieux renseignements sur ce thème :

Pour voir, il faut avoir des yeux ; pour entendre, des oreilles. Tout objet sensible requiert son sens. C'est ainsi que l'objet transcendantal requiert aussi son sensorium - et ce même sensorium est fermé pour la plupart des hommes. De là l'homme des sens juge du monde métaphysique comme l'aveugle juge des couleurs, et comme le sourd juge du son. [...]
Cet organe intérieur est le sens intuitif du monde transcendantal ; et, avant que ce sens d'intuition soit ouvert en nous, nous ne pouvons avoir aucune certitude objective de vérité plus élevée. La matière grossière qui enveloppe ce sensorium intérieur est une taie qui couvre l'œil intérieur et qui rend l'œil extérieur inapte à la vision du monde spirituel. Cette même matière assourdit notre ouïe intérieure, de manière que nous n'entendons plus les sons du monde métaphysique ; elle paralyse notre langue intérieure, de manière que nous ne pouvons même plus bégayer les paroles de force de l'esprit que nous prononcions autrefois et par lesquelles nous commandions à la nature extérieure et aux éléments.
L'ouverture de ce sensorium spirituel est le mystère du Nouvel Homme, le mystère de la Régénération et de l'union la plus intime de l'homme avec Dieu [...].
Dans les domaines de la nature matérielle et corruptible, la mortalité masque l'immortalité, et la cause de notre état misérable est la matière corruptible et périssable. Pour que l'homme soit délivré de cette détresse, il est nécessaire que le principe immortel et incorruptible intériorisé en lui s'extériorise et absorbe le principe corruptible, afin que l'enveloppe des sens soit détruite et que l'homme puisse apparaître dans sa pureté originelle. [...]
Il est tout à fait juste qu'avec de nouveaux sens nous puissions acquérir de nouvelles réalités. Ces réalités existent déjà, mais nous ne les remarquons point, parce qu'il nous manque l'organe de la réceptivité. [...]
Avec le développement de ce nouvel organe, le rideau est levé tout d'un coup ; le voile impénétrable jusqu'alors est déchiré, la nuée devant le sanctuaire est dissipée, un nouveau monde existe tout d'un coup pour nous ; les taies tombent des yeux, et nous sommes aussitôt transportés de la région des phénomènes dans celle de la vérité. [...]
La véritable édification du temple consiste uniquement à détruire la misérable chaumière adamique, et à bâtir le temple de la divinité ; c'est, en d'autres termes, développer en nous le sensorium intérieur ou l'organe qui reçoit Dieu ; après ce développement, le principe métaphysique et incorruptible règne sur le principe terrestre, et l'homme commence à vivre, non plus dans le principe de l'amour-propre, mais dans l'Esprit et dans la Vérité dont il est le Temple. [...]
Le but le plus élevé de la religion, c'est l'union la plus intime de l'homme avec Dieu, et cette union est, même ici-bas, déjà possible ; mais elle ne l'est que par l'ouverture de notre sensorium intérieur et spirituel qui rend notre cœur susceptible de recevoir Dieu.

En définitive, pour que l'homme parvienne à la guérison, au sabbat, au repos, à la vie éternelle corporifiée en Dieu, il faut absolument que le cœur soit nettoyé de son calus, afin que puisse s'ouvrir ce sensorium ; ce n'est qu'après cette guérison que l'homme cessera de marcher « à la manière des Nations, dans la vanité de leur sens » (Éphésiens iv, 17 et 18).

Mais comment ôter le calus ?

Raphaël nous conduira-t-il un jour à la Mer où se prend le mystérieux Poisson ? Et nous enseignera-t-il à en extraire la médecine qui enlève le calus du cœur et qui ouvre le sens ?

Mais qui est encore assez candide pour croire aux anges ?


1. Nous avons traduit nous par « sens », suivant en cela la profonde leçon de saint Jérôme qui a rendu ce terme grec par le latin sensus.

2. Cf. K. von Eckhartshausen, La Nuée sur le sanctuaire, Bibliothèque des Amitiés Spirituelles, Paris, 1965, pp. 30 à 41.