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Titre et auteur :
« Chromis et Mnasylus in antro... Réflexions sur Virgile alchymiste » Emmanuel d'Hooghvorst

Objet :
Extrait du Fil de Pénélope, Table d'Émeraude, Paris, 1996. Commentaire hermétique sur la VIe Bucolique et le Chant de Silène de Virgile. Explication du Grand Oeuvre.

Mots clés :
Virgile, Bucolique, Silène, Thalie, première matière, Bacchus, Grand Oeuvre, lumière de nature, mercure des philosophes, miroir des alchimistes

Illustration :
Dessin de Bruno del Marmol représentant Silène.

CHROMIS ET MNASYLUS IN ANTRO...

RÉFLEXIONS SUR VIRGILE ALCHYMISTE

Honneur des Hommes, Saint langage
Discours prophétique et paré,
Belles chaînes en qui s'engage
Le dieu dans la chair égaré...
Paul Valéry, Charmes

L'art ajoute à la nature ce qui lui manquait pour atteindre la perfection de sa création. Il nie donc l'évolution nécessaire, dernier dogme auquel notre monde croit encore : l'espoir sans fin occultant l'art ancien.

Le terme d'art peut exprimer deux notions différentes.

La première rejoint le sens grec de technè. C'est l'art transmis par le talent des peuples.

Le verrier par exemple, transformera les cendres en verre qui est le terme de leur perfection. Il y a aussi l'exemple du vin dans les bouteilles et qui réjouit le coeur de l'homme. La nature donna le sol, l'air, la lumière, la chaleur, la vigne et le raisin ; mais c'est l'art qui fit le Clos de Vougeot 1964. Deux éleveurs de vin différents, propriétaires au même clos, produiront pourtant des bouteilles différentes : la technique d'élevage n'a pas été identique.

Parmi toutes les formes d'art, la poésie est, certes, la plus digne d'admiration ici-bas, puisqu'elle a pour matière la plus noble fonction humaine : la parole. La poésie, la vraie, se confond avec la prophétie. Les Anciens ne doutaient pas que les poètes ne fussent possédés d'un être divin, la Muse. Sans Muse, pas de poète. Les termes cadencés du dire poétique étaient ceux d'un dieu incarné. Le dieu de la poésie était Apollon lui-même, chef du choeur des Muses et source de toute prophétie ou mantique :

Jupiter est genitor, per me quod eritque fuitque
Estque patet : per me concordant carmina nervis...1.

Jupiter m'a engendré. Par moi ce qui sera et qui fut et qui est se manifeste, par moi s'harmonisent les chants et les cordes (de la lyre)...

Mais cette poésie annonce un art plus noble encore, ne trouvant sa justification qu'en lui-même dans la gratuité d'un éternel repos : c'est la fête où le roi pubère s'amuse et rit en son Olympe, c'est le Grand Art auquel aspirent, par les opérations du Grand Oeuvre, les sages chymistes : si nous écrivons ce mot avec un Y biscornu, n'est-ce pas de cette corne que Virgile, notre divin poète, tint son savoir et son art ?

Né aux environs de Mantoue, dans la plaine du Po en 70 ou 71 av. J.C., Publius Vergilius Maro était de condition modeste, fils d'un paysan vivant de son petit domaine. Toute sa vie, notre poète garda la nostalgie des travaux champêtres, des bergers et des troupeaux. Il les a chantés dans ses Bucoliques et ses Géorgiques. Bien qu'il fût de santé délicate, Virgile fut un homme heureux. Il eut au cours de sa vie beaucoup d'amis dont l'empereur Auguste, le poète Horace et le fameux Mécène, son protecteur. Il vécut surtout en Campanie, dans la région de Naples où il possédait une villa. Il fit aussi de fréquents séjours en Sicile. C'est vers 27 qu'il aurait entrepris la composition de l'Enéide, poème en douze chants à la gloire de cet Age d'or de Rome dont il avait aussi annoncé le retour dans la fameuse IV e Bucolique. Il fut, pour cette raison, considéré par les Chrétiens comme un prophète annonçant la naissance du Christ. Il mourut à Brindes au retour d'un voyage en Grèce, à l'âge de 51 ans, le 22 septembre 19. On l'ensevelit non loin de la route de Naples à Pouzzoles. Ses restes reposent actuellement à Naples, dans l'église de la Mergellina. Il avait composé lui-même son épitaphe :

Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc
Parthenope, cecini pascua, rura, duces.

Mantoue m'a engendré, les Calabrais m'ont enlevé, maintenant Parthénope2 me possède ; j'ai chanté les pâturages, les champs, les chefs.

Des dizaines de milliers de touristes, bénéficiaires de l'instruction obligatoire se répandent chaque année dans la baie de Naples. Combien sont-ils, ceux qui sont allés se recueillir au tombeau du plus grand poète de l'Occident ?

La poésie de Virgile relève en effet de l'incarnation de l'Esprit qui fait les prophètes ou, selon, les grecs, l'enthousiasme des Bacchants. C'est un sujet qu'il conviendrait de traiter séparément.

Mais qui donc, de nos jours, lit encore en Virgile, le poète de l'Art Chymique ? L'alchymie n'a pas d'âge. On chercherait en vain dans le temps, ses origines ; ce sont celles de l'humanité même ; c'est l'Art des métamorphoses, ramenant toute la création à sa perfection : l'âge d'or.

Notre intention n'est pas ici de faire, à propos de Virgile, de l'érudition littéraire ou historique. D'autres le font et l'ont fait avec bonheur. Nous voudrions simplement montrer par quelques exemples, ce que pourrait être un Virgile alchymiste, commentant l'oeuvre entière demeurée généralement inconnue quant à son sens fondamental.

Dans une prochaine étude, nous évoquerons certains passages de l'Enéide. Aujourd'hui, nous nous occuperons des Bucoliques, et spécialement, de la VI e , et du Chant de Silène3.

La personne de Silène est au centre de ce poème ; il en indique l'inspiration bacchique ou dionysiaque, comme le montre aussi la référence à la muse Thalie, dès les premiers vers :

Prima Syracosio dignata est ludere versu
Nostra, neque erubuit silvas habitare, Thalia.... (VI, 1 et 2)

Notre Thalie fut la première à ne pas dédaigner le jeu du vers syracusain. Elle n'a pas non plus rougi d'habiter les bois...4

Cette muse de la comédie représente les mystères sous un aspect qui prête à rire. Le poète nous dit qu'« elle n'a pas rougi d'habiter les bois », ce qui est une allusion à l'aspect grossier de la prima materia qui se trouve en effet dans les antres sylvestres. Raymond Lulle au troisième chapitre de sa Théorie s'exprime ainsi :

... si tu veux trouver cette première matière, sache... qu'elle fut appelée Forest par comparaison à une chose grosse et crue...5.

Thalie était la muse de la comédie liée aux mystères de Bacchus ou Dionysos. On la représentait avec un masque comique, une houlette de berger ou une guirlande de lierre. A propos des mystères de la Philosophie, elle en disait de vertes et de pas mûres.

Après une introduction occupant les douze premiers vers, le poète nous décrit une scène dont le charme champêtre ne doit pas nous dissimuler le message alchymique. C'est cette scène que nous nous efforcerons de commenter.

Deux jeunes gens, Chromis et Mnasyle découvrent dans un antre sylvestre, Silène ivre et sommeillant. Ils s'efforcent de le lier avec des guirlandes et Aegle, la plus belle des naïades, vient à leur aide. Aussitôt, Silène se réveille et demande aux jeunes gens de le délivrer de ses liens ; pour sa rançon, il leur offrira un chant, un carmen, tandis qu'à Aegle, une autre récompense est promise. Silène se met donc à chanter et les faunes et animaux sauvages de danser en cadence. Ce chant est en réalité une révélation du Grand Oeuvre ou métamorphoses, comme on disait alors.

... Chromis et Mnasylus in antro
Silenum pueri somno videre jacentem... (VI, 13 et 14)

... Chromis et Mnasyle, enfants, virent Silène en un antre, sommeillant...

D'après la tradition, Chromis et Mnasyle étaient deux jeunes satyres, personnages mythologiques, portant de petites cornes et dotés d'une queue de chèvre. Leur face cornue leur venait de leur père, un bélier. Toujours associés au culte de Bacchus, les satyres aiment le vin, les plaisirs, la musique et la danse.

Mais notre texte les qualifie simplement d'enfants, pueri. L'oeuvre de la pierre a-t-on dit, n'est qu'un jeu d'enfants. C'est donc en jouant, en faisant gambades et cabrioles que nos deux pueri découvrirent l'antre de Silène. Nul ne peut y venir seul, dit-on, il faut toujours être deux : le maître et le disciple.

L'antre ou caverne aux trésors est la mine où l'on trouve cette fameuse première matière minérale appelée, ici, Silène. Il est laid comme elle : on le représente le front chauve, le nez camard comme Socrate, et de plus, gros et rond comme un tonneau.

Son sommeil indique ce minéral en attente de cette fécondation qui puisse seule l'éveiller en le rendant propre à l'opération du Grand Oeuvre. Le trésor reposant dans l'antre minier ne peut, en effet, rien de lui-même, c'est-à-dire, sans l'aide d'un sage disciple opérant, selon les instructions de son maître, la mystérieuse union des contraires.

... Il convient d'interpréter avec indulgence ce Silène, précepteur et compagnon de Dionysos, écrit Michel Maïer dans son traité des Hiéroglyphes6, monté sur un ânon, l'échine courbée, il est pour les enfants, un vieillard ridicule mais il possède plus en son repli qu'il ne promet en apparence. De là, ce bruit répandu par Alcibiade7 au sujet de l'extérieur difforme de Socrate, très beau, cependant, en son intérieur. Un généreux seigneur demeure parfois dans une vile maisonnette et un esprit d'une érudition raffinée, dans un corps chargé de haillons et d'années. Silène cependant, comme Pan et les Satyres compagnons de route de Bacchus et d'Osiris, n'est en réalité, que la première matière, dans son état vil et sylvestre, c'est-à-dire, grossier. Si cette même matière était traitée avec douceur et humanité, Bacchus, le tout-puissant dieu de l'or, surviendrait bientôt pour payer ce bienfait d'un bienfait multiple...

Inflatum hesterno venas, ut semper, Iaccho... (VI, 15)

Les veines gonflées, comme toujours, du vin de la veille...

Iacchus est un des noms de Bacchus8, mais ici ce mot signifie le vin dont Bacchus est le dispensateur. Silène est généralement représenté la tête lourde de vin, image de cette terre, principe de l'oeuvre, et toute veinée d'une précieuse liqueur.

Serta procul tantum capiti delapsa iacebant... (VI, 16)

Des guirlandes tombées gisaient près de sa tête...

Les guirlandes et les rubans indiquent toujours la nature subtile ou volatile ; ce sont les influences célestes qui gisent, inutiles, auprès de cette terre endormie.

Et gravis attrita pendebat cantharus ansa. (VI, 17)

Et pendait l'anse usée d'un lourd canthare.

Le canthare est une coupe à anses. Ainsi, tout ce qui est nécessaire à l'oeuvre, se trouvait rassemblé à cet endroit. La coupe représente le réceptacle de ce mercure destiné à devenir, par les opérations de l'art, l'élixir de longue vie.

Adgressi nam saepe senex spe carminis ambo
Luserat iniciunt ipsis ex vincula sertis. (VI, 18 et 19)

S'étant approchés, il commencent à le lier avec ces mêmes guirlandes, car souvent, le vieillard les avait trompés l'un et l'autre en leur donnant l'espoir illusoire d'un chant.

Le Grand Oeuvre est en effet, bien des fois, poursuivi comme une chimère avant d'être comme touché du doigt au cours d'une heureuse aventure ; il arrive aussi que, même en possédant ce don précieux, le disciple de l'art rencontre bien des déceptions avant de parvenir au but fixé.

« Ils le lient avec ces mêmes guirlandes », labeur difficile de lier à cette terre, la nature subtile et volatile. Ce labeur serait d'ailleurs impossible sans l'intervention d'Aegle dont nous parlent les vers suivants.

Addit se sociam timidisque supervenit Aegle.
Aegle, Naiadum, pulcherrima... (VI, 20 et 21)

A ces timides vint s'associer Aegle. Aegle, la plus belle des naïades...

Aegle, son nom signifie en grec, l'éclat du feu. Elle est la plus belle des naïades nageant dans le grand Océan qui, selon la Philosophie des Anciens, entoure complètement l'île flottante de notre terre. Bien des alchymistes, hélas, veulent oeuvrer sans s'assurer la compagnie de cette belle et charmante personne illuminant la voie de la sagesse. Nous pourrions multiplier les déclarations des Philosophes sur ce sujet capital. Citons-en une, nous les citerons toutes :

La Nature a une lumière propre qui n'apparaît pas à notre vue, le corps est à nos yeux l'ombre de la nature, c'est pourquoi, au moment que quelqu'un est éclairé de cette belle lumière naturelle, tous nuages se dissipent et disparaissent devant ses yeux, il met toutes les difficultés sous le pied, toutes choses lui sont claires, présentes et manifestes...9.

C'est aussi l'agent dont se servent les Philosophes :

Celui-là travaille en vain qui met la main à l'ouvrage sans avoir premièrement la connaissance de la Nature...10.

Certains ont bien trouvé la matière substantielle des végétaux et des minéraux, et ont cherché à la faire obéir à leurs lois. Mais ils n'ont pas cherché à connaître cette lumière de la nature et à s'instruire humblement à son contact.

... Iamque videnti
Sanguineis frontem moris et tempora pingit. (VI, 21 et 22)

... Alors qu'il voit déjà, elle lui peint le front et les tempes de mûres sanglantes.

« Alors qu'il voit » évoque l'éveil minéral produit par cette première union. L'image présentée par le poète est bien d'un alchymiste : sous la fiction anthropomorphique d'un jeu pastoral, c'est le mercure des Philosophes qui nous est décrit ici. Produit par la première conjonction, il ouvre la voie humide du fameux solve. Mais ici, il est encore à l'état grossier, agreste pourrait-on dire. Il devra peu à peu être clarifié par l'opération de l'art, longue, patiente, délicate, « suaviter cum magno ingenio ». C'est aussi le fameux miroir des alchimistes, dans lequel le disciple de la Sagesse contemple et déchiffre le secret de la terre et des cieux ; c'est enfin l'electrum de Paracelse ou premier être de la Philosophie. Virgile, par le jus des mûres, en a bien décrit la couleur. Il ressemble à l'améthyste ; le nom de cette pierre vient du grec amethuein, ne pas être ivre, pour indiquer la lucidité qui vient à celui qui la contemple. Cette violette des bois est la première de toutes les couleurs. Elle fleurit au printemps, « crachat sucré des nymphes noires », disait Rimbaud11. L'améthyste ornait autrefois non sans raison, l'anneau pastoral des évêques et sa couleur était celle de leurs vêtements... portés aujourd'hui encore, d'ailleurs, quand ils se présentent au Vatican.

Ille dolum ridens : Quo vincula nectitis ? inquit.
Solvite me pueri ; satis est potuisse videri. (VI, 23 et 24)

Mais lui, riant de cette ruse : pourquoi nouer ces liens ? Déliez-moi enfants, il suffit que votre pouvoir soit évident.

Voilà la joie de Silène à son réveil. Il n'y a pas de joie pour cette terre tant qu'elle demeure seule et sommeillante. Mais ici, de sages enfants de la Philosophie la viennent arroser de cet esprit fermentatif qui la mettra en végétation. C'est le rire du printemps. « Déliez-moi enfants » ; nous devrions traduire : « dissolvez-moi », ce qui est aussi le sens le plus proche du « solvite » latin. C'est une invitation à cette voie humide de la dissolution.

Carmina quae voltis cognoscite ; carmina vobis. Huic aliud mercedis erit. (VI, 25 et 26)

Les chants que vous voulez connaître, connaissez-les. Pour vous les chants, pour celle-ci, une autre récompense.

Contempler ce Silène est une éloquente révélation. A travers la vitre de son athanor12, et au moment de cette merveilleuse conjonction dont nous a parlé le poète au vers 22, le disciple de l'Art contemple émerveillé, l'unique trésor de la vie, et cette contemplation se développera peu à peu dans son esprit et dans son coeur comme le poème somptueux de cette Nature tout entière, se montrant à lui :

« celui dont les mains ont touché cette précieuse matière », dit Saint Baque de Bufor13, « en recevra facilement l'intelligence de tous les mystères de l'Ecriture », et nous ajouterons : ceux également, de la poésie inspirée et de la sainte mythologie.

Voilà le chant de ce Silène, si souvent décevant et inaccessible aux désirs des chercheurs, mais qu'Aegle, elle seule, la plus belle des naïades, parviendra à rendre éloquent.

« Mais pour celle-ci, une autre récompense » est une allusion à la voie sèche de la coagulation qui succède à la dissolution.

Les vers suivants sont joyeux et rythmés comme une chanson à danser. L'hexamètre virgilien, avec ses longues, ses brèves et ses temps forts, se prête bien à l'évocation d'une danse joyeuse des faunes et des animaux sauvages, au chant du vieillard. Même les chênes de la forêt balançaient leurs cimes en cadence. Ces vers latins se chantaient et se dansaient. D'après la tradition conservée par le scolastique Servius,14 lorsque la chanteuse Cytheris présenta pour la première fois ce poème au théâtre de Rome, le public lui fit un accueil enthousiaste.

... Simul incipit ipse.
Tum vero in numerum Faunosque ferasque videres
Ludere, tum rigidas motare cacumina quercus.
Nec tantum Phoebo gaudet Parnasia rupes,
Nec tantum Rhodope miratur et Ismarus Orphea. (VI, 26 à 30)

... Aussitôt, il commence ; alors en cadence Faunes et bêtes sauvages tu les verrais jouer, alors, les sommets rigides des chênes, s'incliner en cadence. La roche du Parnasse ne s'est pas tant réjouie de Phébus, ni le Rhodope et l'Ismare n'ont autant admiré Orphée.

Citons encore pour terminer notre exposé, les trois vers suivants. Ils en valent la peine car Virgile les a véritablement scellés du sceau de l'alchymie.

Namque canebat uti magnum per inane coacta
semina terrarumque animaeque marisque fuissent
et liquidi simul ignis... (VI, 31 à 33)

Car il chantait comment s'étaient, dans le grand vide, amalgamées les semences des terres, du souffle, et de la mer avec le feu liquide...

Qui peut donc se dire disciple de l'alchymie sans avoir vu dans la luisante coupe, terre et feu coulant de l'air qui pleut ? L'auteur de ces vers révèle ici sa qualité rare.

Nous croyons avoir suffisamment présenté au lecteur notre Virgile alchymiste. Tel était le but de cette étude, bien modeste au regard de ce qu'il eût fallu faire.

Le reste du poème de Silène est un chant mythologique sur les Métamorphoses, ou transformations, ou encore, sur le mystère de la palingénésie, ou nouvelle naissance.

Si l'or vulgaire est un soleil mort, l'art poétique fait parler les tombeaux, et même, comme ici, il les fait chanter.

« Nul ne peut plus s'opposer », disait, il y a trente ans déjà, notre ami Cattiaux,15 « aux ténèbres qui s'épaississent sur le monde ». Il voulait parler, bien sûr, de l'épaisseur des sots. L'oubli nous menace et nos enfants, si nous n'y prenons garde, n'ayant plus d'héritage, n'auront plus d'avenir.

En effaçant les langues classiques, c'est nous-mêmes que nous abandonnons, et n'ayant plus d'ancêtres, nous n'aurons plus de véritable descendance, nous voulons dire, plus d'héritiers. Dans quelques années, plus personne ne lira Virgile, ni lui, ni personne en dehors des bandes dessinées. Comme l'Egypte, qui avait tant brillé sur le monde, le message ancien se perdra lui aussi dans les sables de l'oubli. C'est ainsi que les peuples perdent leur âme.

Comment nous résigner à cela ?

Celui qui fut le plus grand poète de notre Occident se taira-t-il pour toujours dans le coeur des hommes ? Il était beau, cependant, comme un messager des dieux olympiens. Toute une humanité s'effacerait avec lui : mais qui le ressent encore ?


1. Ovide, Métamorphoses, éd. Nisard, Paris, 1838, p. 262, I, 517 et 518.

2. La Naïade Parthénope, étymologiquement au regard virginal, était, selon la tradition à l'origine de la fondation de la ville de Naples.

3. Virgile, Bucoliques, texte établi et traduit par E. de Saint Denis, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1967.

4. Le vers syracusain, se rapportant aux mystères de Bacchus.

5. Theatrum Chemicum, (6 vol.), éd. Zetzner, Argentorati, Strasbourg, 1659, vol. IV.

6. M. Maïer, Arcana Arcanissima hoc est hieroglyphica Aegypto-Graeca Vulgo necdum cognita..., en 6 livres, in 4, s.l.n.d., p. 90, livre II, d'après Caillet circa 1659 : « Sed Silenum, eius magistrum aut comitem benigne excipere convenit ; Qui pando insidens asello, licet a pueris senex derideatur, plus tamen habet in recessu quam fronte promittit : Hinc illud de Silenis Alcibiadis increbuit, dicterium in Socratem deformissimum exterius, interius pulcherrimum iactatum ; Generosus enim dominus aliquando in vili domuncula moratur, et mens polita literis, in corpore pannis annisque obsito : per Silenum autem, ut et Pana et Satyros, comites itineris Bacchi seu Osiridis nihil aliud intelligitur, quam vilitas et sylvestritas seu ruditas materiae philosophicae, quae si humaniter et suaviter tractetur, qui mox inde sequitur auripotens deus, Bacchus multiplicem gratiam pro gratia rependit... ».

7. Voir l'éloge de Socrate par Alcibiade dans Le Banquet de Platon, texte établi et traduit par Léon Robin, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1930, p. 77, 215 a et b.

8. Iacchus était le nom solennel de Bacchus aux mystères d'Eleusis. Ce nom lui venait d'un chant nommé Iacchus.

9. Le Cosmopolite ou Nouvelle Lumière Chymique, éd. Retz, Paris, 1976, pp. 91 et 92.

10. Ibidem p. 91.

11. L'image est jolie sans être dépourvue de vérité.

12. De l'hébreu thanour (rvnt), four, auquel on ajoute l'article défini Ha (h). Voir Genèse XV, 17 où il est question de l'alliance de feu d'Abraham avec IHVH (hvhy).

13. Saint Baque de Bufor, Concordance Mytho-Physico-Cabalo-Hermétique, éd. Obelisco, Barcelone, 1986, p. 112.

14. Voir E. de Saint-Denis dans son commentaire des Bucoliques, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1942.

15. L. Cattiaux, Le Message Retrouvé, éd. Les Amis de Louis Cattiaux, Bruxelles, 1991, XXXI, 54 et XXXIII, 35.