VIRGILE
PRÉSENTÉ PAR MICHEL MAÏER
Quelques auteurs hermétistes du Moyen Âge ont cité à l'appui de leurs dires des vers de Virgile. Ces extraits reçoivent par là même un éclairage inattendu qui nous force à voir l'œuvre de Virgile avec d'autres yeux.
Parmi ces auteurs, nous trouvons Michel Maïer 1 . Son livre intitulé Symbola aureae mensae 2 a pour sujet la vie et l'œuvre des alchimistes les plus connus, de l'Antiquité à son époque, classés selon leur nationalité. Dans le but de montrer à ses lecteurs qu'il s'agit bien de « Philosophes par le feu » et non de poètes, d'historiens, de moralistes ou de scientifiques mondains, il reproduit des extraits de leurs écrits, qu'il commente dans le sens hermétique. Dans le quatrième chapitre, traitant des alchimistes latins, trois pages sont consacrées à Virgile : voilà le texte que nous vous proposons de lire.
SYMBOLA AUREAE MENSAE DUODECIM NATIONUM
(Livre iv, pp. 178 à 181)
Certains écrivent que je ne sais quel mage posa un jour à un démon la question suivante : « Virgile eut-il la connaissance de la Pierre ? » Le démon l'affirma. Quant à nous, non satisfait du témoignage d'un auteur à l'œuvre mensongère, nous rechercherons plutôt la vérité dans les écrits mêmes et les réalisations de Virgile, et nous en tirerons les conclusions qui nous paraîtrons bonnes.
Un nouvel auteur italien, détracteur de Virgile, qui écrivit un traité en langue italienne, Sur la Minière de l' or, y tient ce langage :
« Le Poète de Mantoue déclare que le désir et la soif de l'or sont maudits, ou abominables et criminels, car ils poussent souvent à faire ce qu'il ne faut pas. Cela est vrai : lui-même naquit pauvre à Andes, village appelé aujourd'hui Pietola, et fut obligé, alors qu'il cherchait à vivre de ses poésies, (ce qu'à Rome, où tout était cher, il ne savait pas faire), de se rendre à Naples où il pouvait subsister à moindre frais, mangeant des bribes de pain et buvant l'eau froide de Formellus 3 . »
Mais ces dires sur Virgile, ce Latin qui fut comme un autre Homère, sont injurieux et absolument faux : ni l'un ni l'autre ne furent des mendiants, mais au contraire des hommes tenus en grande estime. Est-il mendiant celui qui, pour quelques vers insérés dans le sixième chant de l'Énéide, reçut de la mère de Marcellus six mille sesterces 4 ? Celui qui se révéla comme l'ami le plus intime de César Auguste et de Mécène ? C'est ainsi qu'un jour où César Auguste recevait Virgile et Horace chez lui et qu'il se tenait au milieu d'eux, on lui demanda de qui il s'agissait. Il répondit : « Voici que je suis assis entre les soupirs (parce que Virgile était asthmatique) et les larmes (car Horace, dit-on, était chassieux). Se peut-il que le vainqueur si glorieux du monde soit le familier d'un mendiant, d'un pauvre qui n'aurait pas de quoi vivre ? Cela n'est pas croyable.
Virgile lui-même montre en bien des passages de son œuvre ce qu'il entendait des arcanes de la nature. Il mentionne par exemple dans la sixième Églogue les pommes d'or des Hespérides 5 , et il dit dans le sixième livre de l'Énéide : « Conduis à l'autel des brebis noires ; que ce soient là tes premières expiations » 6 .
Et un peu avant 7 :
« Apprends d'abord ce qu'il faut faire 8 . Un rameau, consacré à Junon infernale, dont les feuilles et la tige flexible sont d'or, se tient caché dans un arbre ombreux ; tout bois sacré l'abrite, et les ombres de vallées obscures l'enclosent. Mais il n'est pas donné de descendre dans les lieux cachés de la terre, avant d'avoir cueilli de l'arbre les rejetons à la chevelure d'or. Voilà le présent que la belle Proserpine institua pour elle. Un premier rameau d'or ne fait pas défaut, et sa tige se couvre de feuilles du même métal. Cherche-le donc des yeux en haut et cueille comme il convient avec la main ce qui est trouvé ; car le rameau viendra de son plein gré et bien disposé, si les destins t'appellent ; autrement tu ne pourras le vaincre par aucune force, ni l'arracher avec le dur fer ».
Les poètes de l'Antiquité, comme nous l'avons montré ailleurs, n'ont rien indiqué d'autre par la descente dans les lieux inférieurs attribués à Pluton et Proserpine, que l'opération de la purification des métaux dans leurs minières secrètes, comme la chose est manifeste pour Orphée, Hercule, Thésée, Pirithoüs et d'autres 9 .
Virgile suit également leur exemple quand il décrit la descente d'Énée aux Enfers, et rattache à l'histoire d'Énée l'allégorie métallique.
N'est-ce pas « dans un arbre ombreux », c'est-à-dire dans les minières dispersées sous la terre à la ressemblance des rameaux et des racines des arbres (à la suite de quoi certains appellent aussi « arbres souterrains » les veines des minéraux répandus dans la terre comme des arbres) que « se tient caché un rameau d'or dont les feuilles et la tige flexible » sont d'or 10 ?
Ce qui « se tient caché » n'est pas vu par tous 11 ; le rameau de cet arbre métallique est en or ainsi que ses feuilles, et puisqu'il a « une tige flexible », il est souple et ne peut être brisé 12 .
« Tout bois sacré l'abrite etc. » 13 , parce que les forêts ombreuses entourent toujours des endroits riches en minéraux, pour autant qu'elles n'aient pas été abattues. Virgile peut encore vouloir dire que le rameau est aussi caché sous terre, comme dans « les ombres des bois », de sorte qu'il n'est pas facilement trouvé.
« Mais il n'est pas donné de descendre dans les lieux cachés de la terre, avant etc. ». Il dit que personne ne peut accéder aux lieux les plus profonds de la terre sans cueillir ce rameau d'or qui doit être offert à Proserpine.
« Un premier rameau étant arraché etc. ». Ceci fait allusion à la multiplication à l'infini, qui concerne en particulier l'art chimique 14 .
« Cherche-le donc des yeux en haut etc. ». Virgile dit qu'il faut le chercher au faîte de l'arbre, ce qui est assurément très vrai : « Il repose en effet au sommet des montagnes » 15 .
« Et cueille comme il convient avec la main ce qui est trouvé ». Un procédé certain doit être appliqué pour le cueillir 16 .
« Il viendra de son plein gré », c'est-à-dire que tu trouveras facilement, « si les destins t'appellent », ou plutôt si Dieu te désigne par sa grâce, sans quoi jamais 17 .
Virgile dit encore dans son livre sur l'Etna 18 :
« Cependant, nous réduisons souvent par le feu les corps les plus denses et pratiquement solides. Ne vois-tu pas la résistance de l'airain céder sous les flammes ? Ne prive-t-il pas le plomb de sa mollesse 19 ? La matière même du fer, si dur, est cependant bouleversée par le feu 20 , des roches d'or denses suent le précieux métal dans des fours en forme de voûtes, et peut-être des substances inconnues gisent-elles dans l'abîme. Et ce n'est pas le lieu de faire preuve d'imagination : lorsque tu jugeras une affaire, tes yeux emporteront la décision ».
Virgile, alors qu'il fait des observations sur les métaux, semble insinuer dans ces vers quelque chose du secret, mais en fait il évite d'en dire beaucoup.
D'autres estiment que Virgile est un nécromancien, tirant sans doute des preuves de l'Églogue de la Magicienne ou d'autres passages similaires 21 . Mais ces preuves ne sont pas suffisantes, car il écrivit cette Églogue tout comme les autres du même genre, non qu'il voulût de fait pratiquer ou enseigner la mauvaise magie, mais par jeu, par plaisir et pour montrer son talent 22 .
Alain de Lille 23 parle dans son quatrième livre traitant du prophète Merlin, de thermes, ouvrages d'art qui auraient été construits par Virgile au temps d'Auguste César près de la ville de Naples en Campanie, et qui servaient à la guérison de beaucoup de maladies mortelles : « Ceux qui les ont vus et connus affirment que depuis longtemps ils étaient froids ». Le même auteur ajoute que la chaleur était fournie par la force cachée du soufre qu'on plaçait en dessous par couches ; nous examinerons ailleurs si l'art permet une telle chose.
Il est vraisemblable qu'Ovide ait lui aussi goûté la saveur d'un certain secret caché dans la nature et dans la pratique de l'art, quand il rassembla en un seul livre toutes ces métamorphoses de dieux et de déesses. Bien qu'il ne l'ait pas exprimé clairement, il a néanmoins pu reconnaître facilement ce qui se tient caché sous les voiles si nombreux des fables.
1. Suivant la biographie que donne John Ferguson (Bibliotheca chemica, Derek Verschoyle Academic and Bibliographical Publication Ltd, London, 1954), Michel Maïer est né à Rentburg dans le Holstein aux environs de 1568. Après un graduat de docteur en médecine, il vécut à Rostock, puis à Prague. Il remplit une charge de physicien auprès de l'empereur Rodolphe ii, et en 1619 auprès du Landgrave Moritz de Hesseil devint aussi comte palatin et secrétaire privé de l'empereur. En 1620, il séjourna à Magdebourg où il mourut en 1622 dans sa 53 ou 54ième année. C'était un subtil alchimiste, un défenseur des Rosicruciens, un écrivain prolixe. Il eut la réputation d'être le plus érudit des chimistes de son temps.
2. Symbola aureae mensae duodecim nationum : ce titre pourrait se traduire par « Propos tenus par des philosophes de douze nations autour d'une table d'or ». La présente traduction a été faite suivant la réimpression anastatique de l'édition de 1617, Akademische Druck-und Verlagsanstalt, Graz, Autriche, 1972.
3. Virgile serait né le 15 octobre 70 avant J.-C. à Andes, bourg appartenant au territoire de Mantoue et identifié avec Pietola. Il subit, dit-on, la spoliation du domaine qu'il possédait à Mantoue, suite au partage des terres de Crémone et de Mantoue entre les vétérans des Triumvirs. Il vécut alors à Rome, y devint un poète célèbre et reçut d'Octave une maison à Naples en compensation de son domaine perdu.
4. Au sujet des vers 883 et suivants de l'Énéide (« Jetez à pleine mains des lis... »), « Donat et Servius rapportent que lorsque Virgile lut l'épisode de Marcellus devant Auguste et Octavie, celle-ci s'évanouit d'émotion. [...] Elle fit donner au poète dix mille sesterces pour chacun des vers contenant l'éloge de son fils » (Virgile, L'Énéide, trad. M. Rat, GF Flammarion, Paris, 1965, p. 351, n. 1664).
5. Cf. Bucoliques vi, 61 : « Puis il [Silène] chante l'admiration de la jeune fille pour les pommes des Hespérides ». Michel Maïer a fait de cette légende le titre d'un de ses livres : Atalante fugitive. Cette œuvre a paru dans une traduction de É. Perrot, éd. de Médicis, Paris, 1969 (réédité en 1997 aux éd. Dervy). L'auteur y dit dans son introduction : « Comme toutes ces choses sont en réalité allégoriques et emblématiques, en commémoration intellectuelle de cette héroïne, étant donné, en particulier, que les pommes jetées vers elle provenaient des jardins des Hespérides et avaient été remises à Hippomène par Vénus, déesse de la beauté ». Un peu plus haut, il précise : « Cette même vierge est purement chymique : elle est le mercure philosophique fixé dans sa fuite par le soufre d'or. Si quelqu'un sait l'arrêter, il possédera l'épouse qu'il cherche, sinon, il trouvera la perte de ses biens et la mort ».
6. Énéide vi, 153. Ce sacrifice fait partie des rites funéraires célébrés en l'honneur de Misène. Dom Pernety commente de la façon suivante cet épisode : « Il faut inhumer celui qui a toujours accompagné Hector jusqu'à la mort, et que Triton avait fait périr parmi les rochers de la mer. C'est-à-dire, qu'il faut mettre dans le vase le mercure fixé en pierre dans la mer philosophique et continuer le régime de l'œuvre ; alors la matière se disposera à la putréfaction et à l'inhumation philosophique, comme faisaient les compagnons d'Énée à l'égard du corps de Misène, auxquels il laisse le soin des funérailles, pendant qu'il cherche le rameau d'or », Dom Pernety, Les Fables égyptiennes et grecques dévoilées, reproduction de l'édition de 1758, Arché-Milano, 1971, t. ii, p. 608. Nous nous référerons plusieurs fois à Dom Pernety qui a précisément consacré les dernières pages des Fables égyptiennes et grecques à l'interprétation alchimique de la descente d'Énée aux Enfers.
8. La phrase complète dit : « Si tu as un si grand désir, une si grande avidité de traverser deux fois les eaux du Styx et de voir deux fois le noir Tartare et qu'il te plaise de tenter cette folle entreprise, apprends d'abord... ». Dom Pernety (op. cit., t. ii, p. 604) explique que « "traverser deux fois le Tartare", c'est faire la préparation de la Pierre ou du soufre et puis l'élixir. Dans chaque opération on voit une fois le noir Styx et le ténébreux Tartare, c'est-à-dire, la matière au noir ».
9. Orphée descend aux Enfers pour y chercher Eurydice. Hercule y descend pour accomplir son douzième travail : il en fait sortir Cerbère et délivre Thésée. Thésée descend aux Enfers avec son ami Pirithoüs, pour enlever Perséphone. Virgile cite également une série de héros qui sont descendus vivants aux Enfers : « ... Si Orphée a pu ramener les Mânes de sa femme, grâce à la cithare thrace et à ses cordes harmonieuses, si Pollux a racheté son frère de la mort en mourant à son tour, et si tant de fois il fait et refait cette route : à quoi bon citer Thésée et le grand Alcide ? » (Énéide vi, 120 et ss.).
10. Dans son commentaire sur « L'enlèvement des Pommes d'Or du Jardin des Hespérides », Dom Pernety écrit : « Mais quelle raison les Philosophes anciens et modernes ont-ils pu avoir de feindre des Pommes d'Or ? Cette idée doit venir assez naturellement à un homme qui sait que les filons des mines s'étendent sous terre à peu près comme les racines des arbres. Les substances sulfureuses et mercurielles se rencontrant dans les pores et les veines de la terre et les rochers, se coagulent pour former les minéraux et les métaux, de même que la terre et l'eau imprégnées de différents sels fixes et volatils, concourent au développement des germes, et à l'accroissement des végétaux. Cette allégorie des arbres métalliques est donc prise de la nature même des choses. Presque tous les Philosophes Hermétiques ont parlé de ces arbres minéraux... » (op. cit., t. i, p. 530). Dom Pernety cite ensuite Nicolas Flamel, Le Sommaire philosophique, v. 440 et ss., cf. J. M. Mangin de Richebourg, Bibliothèque des philosophes chimiques, Beya, Grez-Doiceau (Belgique), t. i, p. 436 et ss.
11. Jean d'Espagnet, L'œuvre secret de la philosophie hermétique (trad. E. d'Hooghvorst), § 15, dit à ce sujet : « Le lecteur doit prendre garde au sens multiple des mots, car les philosophes expliquent leurs mystères par périphrases trompeuses et discours à double sens, souvent même contradictoires, car ils ont souci d'embrouiller et de cacher la vérité pour éviter qu'elle ne soit altérée et détruite ; c'est pourquoi leurs écrits abondent en ambiguïtés et en homonymes. Leur plus grand souci est de cacher leur rameau d'or : "Tout bouquet de bois le protège et l'obscur vallon l'enveloppe de son ombre" [Énéide vi, 139] ». Au § 9, le même auteur précise : « La vérité se cache dans l'obscurité, et les philosophes dans leurs écrits ne sont jamais plus trompeurs que lorsqu'ils parlent ouvertement, ni plus vrais que dans leurs obscurités ». L'œuvre de Jean d'Espagnet a été éditée intégralement par Beya, Grez-Doiceau (Belgique), 2007 (trad. J. Bachou).
12. P. Saintyves, Des Liturgies populaires, Livre mensuel, Paris, 1919, p. 183, dit au sujet des fêtes qui entouraient le nouvel an : « Chez les Romains, on offrait tout d'abord comme étrennes de jeunes rameaux coupés à des arbres consacrés ». L'auteur cite ensuite des traditions populaires qui ont gardé le souvenir de ce bois vert du nouvel an. Il fait de plus remarquer que Virgile compare précisément le rameau d'or au gui : « De même qu'on voit dans les bois au froid solstice, verdir avec ses nouvelles feuilles le gui qui pousse sur un arbre étranger et dont les fruits safranés s'enroulent autour des troncs arrondis, tel était sur une yeuse opaque l'aspect de la frondaison d'or, ainsi crépitaient au vent léger ses feuilles brillantes » (Énéide vi, 205 et ss.).
13. « Tout bois sacré ». M. Rat donne à omnis lucus le sens de « tout un bosquet sacré », mais Dom Pernety suit le mot-à-mot du texte et glose ce passage de la façon suivante : « Il n'est point de forêts, point de bocages, point de vallées couvertes où l'on ne le trouve » (op. cit., t. ii, p. 605). Et il ajoute en note : « Il n'est pas étonnant que les Philosophes se soient appliqués à cacher ce rameau d'or ; puisqu'il est devant les yeux de tout le monde, qu'il se trouve partout, que tout le monde en fait usage, et que tout en provient. Il est connu des jeunes et des vieux, dit l'Auteur du Traité qui a pour titre : Gloria Mundi, il se trouve dans les champs, les forêts, les montagnes et les vallées. Mais on le méprise parce qu'il est trop commun... ».
14. « La multiplication » : « l'une est la multiplication en qualité qui se fait par changement en dissolvant et en coagulant ; l'autre est la multiplication en quantité qui se fait par addition de matière nouvelle » (Scotus, extrait cité par David Lagneau, « Harmonia seu Consensus philosophorum chemicorum », dans Theatrum chemicum, t. iv, Strasbourg, 1660, p. 781).
15. « En haut » traduit le mot latin alte. Une note de F. Plessis et P. Lejay (œuvre de Virgile, texte latin, Hachette) précise que alte s'explique par latet arbore opaca (« se tient caché dans un arbre ombreux »), et M. Rat (op. cit.) traduit : « Cherchons-le donc des yeux au fond des bois ». Alte a en fait le double sens de « hautement » et « profondément ». Michel Maïer nous fait comprendre, par l'explication qu'il donne du texte, que c'est le sens de « sommet » qui doit être retenu. Ceci est un nouvel exemple des difficultés rencontrées par le traducteur lorsque le sens profond du texte échappe. Notre note 13 soulevait le même problème. On ne peut donc pas se séparer de la Tradition pour aborder de tels écrits.
16. « Comme il convient » traduit le mot latin rite. Les dictionnaires donnent comme traduction : « selon les rites, les coutumes religieuses, religieuse-ment », et c'est généralement ce sens liturgique qui est retenu. M. Rat traduit par : « cueille-le selon le rite » mais il ne s'agit pas ici d'un cérémonial, d'une représentation symbolique. Énée accomplit une opération réelle, « avec la main », d'où le sens de « comme il convient ». Lire les Saintes Écritures « rite » serait, je crois, les lire avec l'inspiration du Saint-Esprit, et non selon leur sens apparent. La cueillette du rameau d'or ne peut se faire que « comme il convient », avec des sens purifiés par la grâce, et non avec nos sens de bête, de la main droite dans le monde de la pureté, et non dans ce monde de la chute où tout se fait gauchement. « Qu'ils soient humbles et timides ceux qui enseignent les mystères de Dieu qu'ils ne connaissent que par ouï-dire, et qu'ils demeurent cachés, ceux qui les ont expérimentés dans leurs cœurs et qui les ont tenus dans leurs mains de vivants » (L. Cattiaux, Le Message Retrouvé, xiv, 66').
17. Jean d'Espagnet, op. cit., § 40, dit : « La voie droite pour rechercher et discerner tant de Mercure des Philosophes n'est frayée que pour ceux-là qu'"aima l'équitable Jupiter ou qu'une ardente vertu enleva dans l'éther" [Énéide vi, 129 et 130] ». Parmi tant d'autres Philosophes, Dom Belin nous parle, lui aussi, de ce don de Dieu sans lequel tout est vain : « Le plus sûr est d'attendre du Ciel les moyens, les occasions et même les pensées ou inspirations pour y vaquer car, puisque c'est un don de Dieu qu'il donne à qui bon lui semble, il faut tout espérer de sa bonté, tout attendre de sa grâce et rapporter tout à sa conduite » (Dom Belin, Apologie du grand œuvre, Bibliotheca Hermetica, Retz, Paris, 1976, p. 281).
18. Etna, vv. 541 à 549. Cf. Virgile, La Fille d'auberge, suivi des autres poèmes attribués à Virgile, Garnier. Le livre sur l'Etna fait partie des poèmes qui ont été attribués à Virgile par Donat et Servius entre autres. Cette attribution semble actuellement très discutée. Quel que soit l'auteur réel du poème, étudions le texte sans a priori, et constatons qu'il est cité par le savant Michel Maïer, et que nous retrouvons dans L'Escalier des sages de Barent Coenders van Helpen des pages entières consacrées à la description du « feu central de la terre », « des feux souterrains et des montagnes embrasées par toute la terre », et une description de l'Etna qu'il serait fort intéressant de rapprocher de celle faite par Virgile.
20. Derrière le sens premier du texte, observation exacte de l'action du feu qui durcit le fer par la trempe et qui rend le plomb cassant, se cache peut-être l'aphorisme alchimique : « Le feu des philosophes dissout, coagule, sépare, rejoint les métaux soufreux et mercuriels » (Barent Coenders van Helpen, op. cit., livre iii, chap. 3). Ou encore : « Ignorez-vous que le grand Hermès dit que la pierre est la force ? Car elle vaincra toute chose subtile et pénétrera toute chose solide » (A. T. de Limojon de Saint-Didier, Le Triomphe hermétique, reproduction de l'édition de 1699, Arché-Milano, p. 112).
21. Il s'agit de la viiiième Bucolique, qui est une imitation de la iiième Idylle de Théocrite, dont le titre est De Pharmaceutria, « La Magicienne ». Les passages dits « magiques » de l'œuvre de Virgile ont été exploités par Henri Corneille-Agrippa dans sa Philosophie occulte, par exemple au livre i, chap. 20 : « Il se trouve une semblable vertu dans les yeux de quelques loups, qui ôtent l'usage de la voix à ceux qu'ils ont regardés et les étourdissent, comme dit Virgile : "Mœris a perdu la voix parce que les loups l'ont vu le premier" [Bucolique ix, 54] ».
22. Cette phrase qui paraît ramener l'œuvre de Virgile à un joyeux badinage sans profondeur, peut, nous semble-t-il, se comprendre de la façon suivante : Virgile a, sous le voile de scène de magie, parlé d'autre chose, par jeu (lusus), le jeu des enfants de Dieu, par plaisir (animus), ou plus exactement pour satisfaire son envie, à dessein, pour que les sots s'attachent à la forme extérieure, qu'ils la préservent de la disparition et transmettent de la sorte de dépôt précieux qu'elle cache, et pour montrer son talent (ingenium), pour faire connaître à ses frères sa qualité secrète de philosophe par le feu.