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Titre et auteur :
« L'âne philosophe » Emmanuel d'Hooghvorst

Objet :
Extrait du Fil de Pénélope, Table d'Émeraude, Paris, 1996, pp. 97 à 108. Commentaire hermétique de la légende d'Isis et Osiris de Plutarque.

Mots clés :
Isis, Osiris, Horus, Set, Plutarque, Messie, Jésus, crèche, boeuf, âne, Sainte-Famille

Illustration :
Fresque égyptienne ancienne reproduite dans l’ouvrage de E.A. Wallis Budge, Osiris and the Egyptian Resurrection, Ph. Lee Warner, Londres, 1911, vol. I, p. 48

SUR L'ÂNE-PHILOSOPHE

On peut voir sur la fresque1 présentée ici Set (ou Typhon) vaincu et lié à la gauche d'un poteau en forme d'Y ; trois glaives sont plantés dans son corps, et devant lui se tiennent Horus et ses quatre fils tenant chacun un couteau à la main ; derrière, à droite on voit Osiris et Serapis ; Set porte une tête d'âne.

La légende est bien connue, résumons-la cependant :

Set, frère-ennemi du dieu Osiris, l'ayant invité à un banquet, présenta aux convives un magnifique sarcophage dont il ferait cadeau, disait-il, à celui dont la stature correspondrait exactement aux dimensions de ce cercueil. Osiris s'y coucha et aussitôt Set, refermant le couvercle, jeta dans le Nil le sarcophage et son contenu.

L'allusion est claire : Osiris qui représente le Verbe, voulant mesurer ce monde sublunaire, y fut précipité à la suite d'une suggestion de son ennemi. Platon ne disait-il pas que le logos était la mesure de toutes choses ?

La légende raconte ensuite les longues pérégrinations d'Isis son épouse, partie à sa recherche, et comment elle retrouva le sarcophage incrusté dans le coeur d'un sycomore près de Byblos. Profitant d'une absence momentanée d'Isis, Set, voyant que le sarcophage avait été découvert, dépeça et dispersa le corps de son ennemi. Après une longue recherche, Isis parvint à rassembler les membres éparpillés de son époux et à le ressusciter. Elle en eut alors un fils, Horus, appelé le vengeur de son père. Au cours d'un duel dont il sortit vainqueur, Horus parvint à maîtriser Set, mais au lieu de tuer le vaincu, il se contenta de le châtrer. L'allusion est assez claire pour se passer de commentaire.

L'âne, Set représente donc la nature de ce monde. On remarquera que, de nature, on peut tirer par anagramme, âne-rut, l'âne étant d'ailleurs connu pour la puissance de ses capacités génitales.

Suivre cette nature-là, c'est s'acculer à la maison d'un ogre. Cependant cette matière obscure et chaotique d'ici-bas, toujours vouée à la corruption, n'en est pas moins nécessaire pour permettre la descente et la manifestation d'Osiris.

On comprendra donc la mutilation de Set. Châtré, l'âne servira désormais de véhicule au trésor de ce monde, car il ira d'un pas lent mais assuré dans les sentiers caillouteux les plus difficiles et chemine là où le cheval ne peut aller.

Set est donc le double-sens du monde. Mais selon la signification sinistre, c'est le mauvais principe, cause d'obscurité, de rébellion et de mort ici-bas.

Nous lisons dans Plutarque2 :

Les Egyptiens, parce qu'ils croient que Typhon était rouge, immolent des boeufs de couleur rousse. L'âne... subit de même... les peines de la ressemblance que lui donnent avec Typhon, sa stupidité, et son insolence, non moins que la couleur de son poil. Aussi, comme le roi de Perse qu'ils détestent le plus est Ochus, à cause de son impiété et de ses souillures, ils lui ont donné le nom d'âne. Ochus, du reste, n'hésita pas à leur répondre : Eh bien, cet âne se régalera de votre boeuf. Et il fit immoler Apis3. Tel est le récit de l'historien Dinon. Mais ceux qui disent que Typhon abandonnant la bataille, monta sur un âne; que sa fuite dura sept jours, et qu'après avoir échappé, il eut deux fils, Hierosolymus et Judaeus, font intervenir évidemment comme ceci le prouve, l'histoire du peuple juif au milieu de celle de l'Egypte4.

Dans la langue hébraïque, âne, hamor (rvmx), vient d'une racine hmr (rmx) qui signifie s'élever, fermenter, être rouge, être agité, troublé, enflammé. On trouve aussi selon la même étymologie, hemer (rmx), vin et hemar (rmx), bitume.

Dans l'Exode5 nous lisons que :

Moïse prit sa femme et ses fils, les mit sur un âne et retourna en Egypte.

On remarque à ce propos, que les traducteurs de la Septante ont rendu le mot âne par bête de somme6, et le commentaire du Midrache Exode Rabba en dit :

Voici un des dix-huit passages que les Sages ont changés dans leur traduction pour le roi Ptolémée.

On comprend pourquoi.

Mais l'âne peut servir de monture au Messie. Le passage de la Genèse7 : « Attachant à la vigne son âne »8, se relie dans Le Zohar9 à :

Pauvre et monté sur l'âne (Zacharie IX, 9). Le pauvre, c'est le Roi-Messie, et l'âne est la force des peuples asservis aux planètes et aux constellations, pour se les soumettre.

Ainsi, l'âne, lorsqu'il est monté par le Roi-Messie et soumis à lui, devient le porte-lumière, le véhicule de sa manifestation.

L'iconographie chrétienne place le petit enfant Jésus dans une crèche, réchauffé par le boeuf et l'âne qui sert aussi de monture à la Sainte-Famille, dans sa fuite en Egypte. Dans la crèche qui n'est qu'un bois creux, le baudet indique avec le boeuf la chaleur qui réchauffe et cuit de l'extérieur, le petit Enfant-Soleil. Si on représente l'âne ou le corps par une croix + et le boeuf qui est l'esprit ou la partie volatile se joignant à ce corps, par on obtient , l'esprit-corps de l'Univers. Lorsqu'ils s'unissent pour réchauffer et couver l'enfant des Philosophes, l'ensemble s'inscrit par le signe de Mercure .

On trouvera beaucoup d'autres allusions à l'âne des Philosophes dans les traditions anciennes.

Terminons en rappelant la fête ou messe de l'âne que le savant Moyen-Age célébrait dans certaines villes. Cela se faisait en la fête de la Circoncision notamment dans l'Eglise de Sens. On a considéré l'archevêque de Sens, Pierre de Corbeil (|1222) comme l'auteur de l'Office10.

On commençait par chanter à la porte de l'église :

Lux hodie, lux leticie ! Me judice, tristis11
Quisquis erit, removendus erit sollempnibus istis
Sint hodie procul invidie, procul omnia mesta
Leta volunt quicumque colunt asinaria festa !

Aujourd'hui lumière, lumière de joie, à mon avis, celui qui
Sera triste qu'on l'éloigne de ces solennités.
Qu'aujourd'hui, on chasse l'envie, et de même tous les chagrins.
Qu'ils soient pleins de joie, tous ceux qui célèbrent la fête de l'âne.

Ces quatre vers, chantés devant les parvis, n'étaient qu'un préambule suivi du conductus ad tabulam (conduit à la table) ou prose de l'âne dont nous donnons ci-dessous le texte latin, accompagné d'une ancienne traduction transmise par l'abbé Villetard :

Orientis partibus Des confins de l'Orient
adventavit asinus En ces lieux arrivant
pulcher et fortissimus Un âne beau, gras, luisant
sarcinis aptissimus portant fardeau lestement
Hez, Sire Asne, Hez12 !

Hic in collibus Sichem Sur les coteaux de Sichem
enutritus sub Ruben Il fut nourri par Ruben
transiit per Jordanem Il passa par Jordanem13
saliit in Bethleem Et sauta dans Bethleem
Hez, Sire Asne, Hez !

Saltu vincit hinnulos Sa marche vive et légère
dagmas et capreolos Effleure à peine la terre
super dromedarios Il vaincrait dans la carrière
velox Madianeos La biche et le dromadaire
Hez, Sire Asne, Hez !

Aurum de Arabia Des trésors de l'Arabie
thus et myrram de Sabba Des parfums de l'Ethiopie
tulit in Ecclesia L'Eglise s'est enrichie
virtus asinaria Par la vertu d'ânerie
Hez, Sire Asne, Hez !

Dum trahit vehicula Sous le faix le plus pesant
multa cum sarcinula Jamais il n'est mécontent
illius mandibula Et broye patiemment
dura terit pabula Le plus grossier aliment
Hez, Sire Asne, Hez !

Cum aristis ordeum D'un chardon, il fait ripaille
comedit et carduum Et c'est en vain qu'on le raille
triticum a palea Si dans la grange il travaille
segregat in area Il démèle et grain et paille
Hez, Sire Asne, Hez !

Amen dicas, asine Bel âne répète Amen
jam satur ex gramine Maintenant ta panse est pleine
amen, amen, itera Bel âne répète Amen
aspernare vetera Ne songe plus à ta peine.
Hez, Sire Asne, Hez !

Un âne était-il réellement introduit dans l'église à cette occasion ? Les avis sont partagés. Dans l'Office de Beauvais, au moment où on chante la prose qui lui est consacrée, on trouve la mention : « conductus asini cum adducitur : conduite de l'âne lorsqu'il est amené ». Mais à Sens, l'Orientis partibus a pour seule rubrique : « conductus subdiaconi ad epistolam : conduite du sousdiacre du côté de l'Epître ». C'était donc le sous-diacre qui faisait l'âne ? A Rouen, d'autre part, si l'on en croit Du Cange14, c'était bien un âne revêtu d'une chape dorée et tenu par quatre prêtres qui était solennellement introduit dans le choeur de l'église.

Ensuite commençait l'Office proprement dit, où il n'était p1us question d'âneries.

 


1. La reproduction de cette fresque égyptienne ancienne se trouve dans l'ouvrage de E.A. Wallis Budge, Osiris and the Egyptian Resurrection, éd. Ph. Lee Warner, Londres, 1911, vol. I, p. 48 ou éd. G.P. Putman's Sons à New-York.

2. Isis et Osiris, trad. Betolaud, Paris, 1870, vol. II, p. 251, 363a.

3. En 663 av. J.C., sous la XXV e dynastie, les Assyriens conquirent l'Egypte qui tomba sous la domination perse à partir de 525.

4. La sortie d'Egypte vue de l'autre camp !

5. Exode IV, 20.

6. En grec, hypozugia.

7. Genèse XLIX, 11.

8. Il s'agit du patriarche Juda.

9. Le Zohar, Vaïehi, fol. 238a, § 586, de la grande éd. Ashlag ; trad. française, Le Zohar, éd. Maisonneuve et Larose, Paris, 1985, vol. II, pp. 539 et 540.

10. Voir l'Office de Pierre de Corbeil, improprement appelé Office des Fous, par l'abbé Henri Villetard, Libr. A. Picard & fils, Paris, 1907.

11. Nous avons respecté l'orthographe donnée par le manuscrit.

12. Variante donnée par certains manuscrits : Hé, sire âne, car chantez !

13. Plus correctement : il traversa le Jourdain.

14. Voir Du Cange, Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis, 1733, à l'article : festa asinorum.