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Titre et auteur :
« Cabale et hermétisme » Stéphane Feye

Objet :
Conférence donnée par S. Feye à l'Ecole d'Art Contemporain à Luxembourg, le 16 novembre 2007. Explication des termes cabale et hermétisme et leur signification par rapport au mystère de l'homme.

Mots clés :
cabale, transmission, don, Torah, Sinaï, hermétisme, Hermès, Mercure


Illustration :
S. Michelspacher, Cabala, Spiegel der Kunst und Natur, in Alchymia, ed. chez David Frank, Augsbourg, 1615, fig. II, «Exaltation». On trouvera une remarquable étude de L. Vert, consacrée à toutes les figures de cet ouvrage dans le cahier Images cabalistiques et alchimiques, Beya, Grez-Doiceau (Belgique), 2003, pp. 141 à 157.

CABALE ET HERMÉTISME

INTRODUCTION

S’il y a des termes qui ont perdu de leur substance aujourd’hui, ce sont bien ceux qui désignent le sujet dont j’ai l’honneur de vous entretenir ce soir : cabale et hermétisme. Permettez-moi de tenter un petit index des raisons de cette confusion assez répandue, il faut bien le dire.

Il y a tout d’abord, me semble-t-il, une cause générale et simple, j’ai nommé la désincarnation actuelle du langage. Pensons par exemple à la plupart des termes modernes qui ont pour désinence : -isme : communisme, élitisme, capitalisme, voyeurisme, animisme, humanisme. Des centaines de personnes les utilisent, et j’en fais partie, qui ignorent la plupart du temps ce qu’ils signifient, faute d’avoir étudié la question. On dirait même parfois que cette terminaison -isme confère au locuteur tous les droits. Il peut se servir impunément du vocable devenu général, vague et dématérialisé. N’importe quelle affirmation imprécise, fallacieuse voire totalement contradictoire y trouve son compte. Je vous en donne une petite illustration parmi des milliers. Prenons le terme « élitisme », très à la mode aujourd’hui. Nous l’entendons régulièrement, à la radio, dans les journaux, comme indiquant une attitude, un système, voire un vice contraire aux principes démocratiques. Mais faites un peu cette petite expérience amusante : Quelqu’un vitupère-t-il contre l’élitisme devant vous ? Prenez un air étonné et lancez à cette personne : « Ah bon! vous êtes contre le système électoral ? » Votre interlocuteur demeure stupéfait ; suffoqué, il ne peut rien répondre. Il n’avait pas pensé que l’élitisme signifiait avant tout la volonté d’élire.

On peut renouveler ce jeu non seulement avec tous les autres termes en -isme, mais avec combien d’autres !... Pensons à tous ceux qui indiquent une qualité : impiété, vanité, virtualité, humilité. Bref, le langage peut manquer cruellement de précision aujourd’hui.

Les termes d’hermétisme et de cabale en souffrent énormément eux aussi.

À cette première raison générale, on peut en ajouter une seconde : la cabale et l’hermétisme ne font pas l’objet des préoccupations de la majorité de nos contemporains qui ont bien d’autres soucis, notamment ceux de la survie dans un monde agité, cupide et dur. Or, comme disait Lao Tseu dans le Tao te King :

« Seul celui qui n’est pas exclusivement accaparé par la lutte pour l’existence, peut sagement apprécier la vie. »

Le « Time is money » a envahi le monde et peu d’hommes ont encore le temps de se demander « Qui suis-je ? d’où viens-je ? où vais-je ? ». La cabale et l’hermétisme ont donc peu de chance eux aussi de trouver des oreilles libres et attentives ou bien une place dans la société.

La troisième raison, elle, qui me paraît la principale, est plus particulière ; elle réside dans le mystère et les nuages dont sont entourés l’hermétisme et la cabale. Cela provient non seulement des auteurs eux-mêmes qui, manifestement, ne désirent pas instruire le monde, mais aussi de ceux qui les lisent, les reçoivent ou les diffusent. Parmi ces derniers, toutefois, il conviendra de distinguer les honnêtes chercheurs des charlatans ou des abuseurs de la crédulité.

Il y aurait selon certains, une quatrième raison : la matière elle-même de la cabale ou de l’hermétisme serait indicible par essence. Nous tenterons de prouver que non.

Enfin, il y a une cinquième raison, historique celle-là : l’obscurantisme organisé ou inconscient. On s’est acharné (et quand je dis « on », je vise spécialement l’autorité ecclésiastique), à rendre effrayants les termes d’hermétisme et de cabale. On y voit tour à tour Satan, le sab(b)at (1) des sorcières, la messe noire, la magie noire, et le peuple renchérit en voyant dans la cabale une conspiration louche, ou une campagne de dénigrement. Ne dit-on pas communément : « Il a été victime d’une cabale », etc. ?

Quant à l’hermétisme, on pense à ce qui est fermé hermétiquement, d’où inaccessible, secret, occulte et forcément dangereux ou mal intentionné. Et inconsciemment, la foule transmet cette sorte de panique incontrôlée…

Nous allons donc tenter ce soir de démêler cet écheveau, d’éviter les fausses pistes, de clarifier les notions, et pourquoi pas, de mettre certains en appétit devant un sujet passionnant.

LA CABALE

La cabale est un terme d’origine hébraïque. Cabale signifie tout simplement « réception ». Il s’agit de recevoir quelque chose de quelqu’un qui le transmet. On traduit souvent le mot par « tradition » et cette traduction n’est exacte que si on prend le vocable à sa base et non au sens vague qu’il a acquis aujourd’hui. Pour qu’il y ait tradition, transmission, il faut nécessairement trois choses : un donneur, un receveur, et une chose donnée.

Rabelais, d’ailleurs, dit quelque part :

« bailler comme de main en main ainsi qu’une religieuse cabale » (2).

Comme le mot vient de l’hébreu, on a voulu voir dans la cabale une doctrine spécifiquement juive, qui se serait développée surtout au Moyen Âge. S’il est exact que de nombreux sages hébreux ont été possesseurs de la cabale, et se sont dits cabalistes (meqoubalim), il faut savoir que celle-ci est universelle et qu’il n’y a pas seulement une cabale juive. Tout homme qui, depuis Adam, a reçu la communication de l’objet dont nous parlons, est un cabaliste, quelle que soit la nation dont il est issu ou la tradition religieuse dans laquelle il a été instruit. En revanche, tout homme qui n’a pas reçu physiquement cet objet ne peut absolument pas se dire cabaliste, quelle que soit son appartenance sociale ou ses études. C’est ainsi qu’on peut certes parler d’une cabale pythagoricienne, chrétienne ou musulmane, et bien évidemment aussi d’une cabale juive. Mais l’objet transmis est cependant toujours le même ; seuls ses vêtements changent selon les lieux, les temps, les langues et les peuples.

Le problème, c’est que celui qui n’est pas cabaliste ne voit que l’extérieur de la chose, c’est-à-dire les vêtements d’une belle immuable dont il ne peut, au maximum, que soupçonner la présence, sans pouvoir la découvrir puisqu’il est profane, c’est-à-dire étymologiquement « devant le temple, en dehors du temple ».

Écoutons les admirables pages d’un cabaliste belge, quasi contemporain puisqu’il a quitté ce monde en 1999, il y a 8 ans. Il s’agit d’Emmanuel d’Hooghvorst qui, dans un ouvrage devenu célèbre, Le Fil de Pénélope, t. I, p. 304, écrivait :

La cabale est transmise, et demeure inaccessible en dehors de cette transmission. Il est dès lors impossible de l’étudier de l’extérieur. Ses manifestations apparaissent tellement diverses que l’esprit humain se trouve dans l’impossibilité de faire la synthèse de cet apparent chaos. Le cheminement de la cabale est très difficile à reconnaître dans les écrits exégétiques. Les historiens se sont souvent trompés à son sujet, ne la reconnaissant pas là où elle était, et croyant la voir là où elle n’était pas. Celui qui n’est pas cabaliste en jugera selon ses propres normes dont le caractère extérieur l’exclut de toute compréhension du sujet traité.

C’est ainsi qu’on a considéré la cabale comme une doctrine qui se serait transmise secrètement, de bouche à oreille, dit-on, dans certains cercles fermés, et cheminant parallèlement à l’enseignement de la religion juive. Certains historiens ont cru y reconnaître, d’ailleurs, toutes sortes d’influences, alexandrines, gnostiques, chrétiennes. On s’imagine que cette doctrine serait née en Espagne et dans le Midi de la France au XIe siècle. De telles conceptions restreignent les dimensions et la profondeur de la cabale aux mesures de ce que l’esprit humain peut concevoir de lui-même, et de ce qu’une étude des textes faite de l’extérieur peut révéler.

L’on voit clairement par ce qui précède que l’objet de la cabale ne peut s’acquérir uniquement en étudiant des livres ou en suivant les cours d’un homme savant. Celui qui le prétendrait afficherait son ignorance à l’instar d’une jeune vierge qui se figurerait naïvement qu’on peut tomber enceinte en feuilletant les images d’un livre ou en suivant des cours…

Après ces premières précisions qui excluent bien des erreurs sur la qualité de la cabale, revenons, si vous voulez bien, aux trois paramètres nécessaires dont nous parlions tout à l’heure. Le donneur, le receveur et la chose donnée.

Eh bien! nous les trouvons rassemblés dans un passage de la Mishna des juifs, c’est-à-dire la plus ancienne partie du Talmud. Il s’agit du début des Pirqé Avot (Maximes des Pères) :

« Moïse reçut la Torah du Sinaï. Ensuite, il la transmit à Josué, et Josué aux Anciens; les Anciens, aux Prophètes, et les Prophètes l’ont transmise aux hommes de la Grande Assemblée. »

Les quatre premiers mots nous donnent la réponse à tout ce que nous voulions savoir : Moïse : le receveur

Reçut : cabale

Torah : nous verrons ce qu’est réellement la Torah

Misinaï : le donneur.

Voilà qui est étonnant : Moïse, dit le texte, n’a pas reçu la Torah sur le Sinaï, mais du Sinaï. C’est donc une montagne qui a fait ce don. Une montagne, c’est une terre qui s’est élevée, une terre qui était en bas et qui est montée en haut grâce à un certain feu. Mais écoutons avec attention ce que dit Emmanuel d’Hooghvorst du sens du mot Sinaï :

Il y a deux étymologies possibles au mot Sinaï, lesquelles ne sont pas nécessairement contradictoires. Selon la première, le sens serait buisson d’épines ce qui nous fait penser au buisson ardent du mont Horeb, comme si les deux montagnes n’étaient en réalité qu’une seule. Nous ne nous occuperons pas ici de ce premier sens, mais du second qui serait boue. Moïse aurait donc reçu d’une boue, ou à son contact, le don de la Torah. Ce dernier sens fait allusion, comme on va le voir, aux mystères de la chymie cabalistique, car il n’y a pas de cabale sans chymie, ni de chymie sans cabale. Les perspectives de l’hermétisme nous aideront peut-être mieux à comprendre ce dont il s’agit réellement (3).

HERMÉTISME

C’est donc ici qu’intervient l’hermétisme, c’est-à-dire Hermès, ou le Mercure des Latins. Voici ce qu’en dit Virgile dans l’Énéide (VIII, 138) :

Vobis Mercurius Pater est, quem Candida Maia Cyllenae gelido conceptum vertice fudit.

Votre père est Mercure, que la candide Maia Répandit, conçu, au sommet gelé du Cyllène.

Curieux endroit pour accoucher, curieux termes également ! Accouche-t-on quand l’enfant est « conçu » ou lorsqu’il est arrivé à maturité ? Et depuis quand les femmes « répandent »-elles leur enfant dans les froidures montagneuses ? Le terme précis est bien fundere (« fondre, faire couler »).

Remarquons aussi que Maia, celle qui a accouché de Mercure, a donné son nom au mois de mai, c’est-à-dire l’époque de l’année où les alchimistes récoltent leur première matière, la rosée…

Le moins qu’on puisse dire, c’est que tant la cabale que l’hermétisme font allusion à une opération précise, et qu’on la retrouve indiquée aussi bien dans la Bible que dans les écrits des païens. C’est d’ailleurs par cette science hermétique que l’on comprend mieux pourquoi il est dit dans le cantique de Déborah (Juges, V, 5) : Les montagnes se mirent à couler en présence du Seigneur, ce Sinaï, en présence du Seigneur Dieu d’Israël.

CELUI QUI REÇOIT CE DON

Venons-en maintenant à celui qui reçoit ce don.

Le texte dit :

« Moïse reçut la Torah du Sinaï. Ensuite, il la transmit à Josué, et Josué aux Anciens; les Anciens, aux Prophètes, et les Prophètes l’ont transmise aux hommes de la Grande Assemblée », c’est-à-dire aux juges, interprètes de la loi.

Étrange ! Nulle part il n’est dit que le peuple ait reçu la Torah. Moïse l’a reçue. Il l’a transmise à un seul homme, Josué, et comme le signale Emmanuel d’Hooghvorst :

Remarquons que, dans le texte précité, il n’est pas parlé du peuple. C’est à Josué que Moïse transmet la Torah; ce sont les Anciens qui la reçoivent ensuite, puis les Prophètes et enfin le Sanhédrin. Le don de la Torah n’a donc jamais été l’apanage que d’un petit nombre et le peuple en a toujours été exclu. Ce que le peuple a reçu, ce qu’il a compris, n’était que l’extérieur : des livres, une histoire, un culte (4).

Mais, dira-t-on, la torah, c’est la loi, c’est le livre, le pentateuque ; et le peuple a bien reçu ce livre, c’est-à-dire la Bible !

Eh bien! la chose est beaucoup plus complexe que cela car la version de la Septante a malencontreusement traduit le mot torah par nomos, « loi ». Mais la torah provient du motjaroh qui signifie de nombreuses choses à la fois, « jeter, lancer, ériger, fonder », mais aussi, à la forme factitive, « arroser, féconder, désigner, enseigner », etc.

Or un verbe grec possède exactement la même signification de « jeter en bas, faire descendre et mettre des fondements, ériger » ; ce verbe est kataballein qui déjà au temps d’Homère pouvait s’abréger en kataballein. Quelle curieuse coïncidence !

Résumons-nous. Par le mystère de la cabale est donné quelque chose qui se précipite d’en haut, sur une autre qui monte d’en bas, et l’union de cette eau avec la terre produit une boue au contact de laquelle le cabaliste s’instruit et s’édifie en la cuisant. Il s’agit ici de l’union de deux choses contraires mais toutefois de même nature, et l’on ne peut s’empêcher de penser à la boue qui ne mouille pas les mains des alchimistes et à la fameuse Table d’ Émeraude d’Hermès Trismégiste qui commence par cette sentence célèbre :

Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut Et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas Pour accomplir les miracles d’une chose unique.

Cette chose unique est comme un limon qui se manipule au sens réel. Voici ce qu’en dit un mystérieux philosophe hermétique du xviiiième siècle, qui se cachait sous l’anagramme de Saint Baque de Bufor, et dont le nom est Fabre du Bosquet :

En manipulant le vrai limon chaotique de l’air, on devine sans peine et progressivement, les énigmes philosophiques, on parcourt toute la mythologie, et on pénètre le vrai sens de certains passages de l’Ancien Testament, et celui de toutes les œuvres de Salomon. On s’instruit aussi d’une manière si claire et si précise de la réalité de la possibilité et des moyens de conquérir le fruit du Jardin des Hespérides, qu’aucune considération humaine ne peut détourner de son travail l’heureux artiste qui est parvenu à dompter les taureaux flammicornes à la garde desquels il était confié (5).

Cette manipulation véritable, cette possession de la chose dans la main est attestée par le cabaliste espagnol (de Gérone), Nahmanide (XIIIème siècle) lorsqu’il dit dans son Introduction au commentaire du Pentateuque :

Il y a, dans nos mains, une tradition de vérité
.

Il est dit d’ailleurs dans Isaïe 53, 10 :

Et la volonté du Seigneur prospérera dans sa main.

Voilà pourquoi, recevoir la Torah, c’est bien plus que recevoir un livre de papier qui n’en est que la copie. Car il y a en effet deux Torah, une Torah pour l’exil et une Torah pour le monde à venir. Une Torah écrite et une Torah orale. D’ailleurs, selon une tradition, Moïse aurait reçu du Sinaï la hakalah, c’est-à-dire « la fiancée ». Il l’aurait épousée. Voilà pourquoi on dit qu’il a brisé les premières tables ; en réalité, il a brisé l’hymen de sa fiancée. Ne pouvant profaner cette fiancée en la donnant au peuple, il en a fait une copie. Comment a-t-il fait ? Eh bien! il a interverti les lettres, et de hakalah, il a fait halakah, c’est-à-dire la morale, une Torah pour le peuple, pour l’exil. Notons que les lettres sont identiques en nombre et en qualité, mais l’ordre est différent.

Or hakalah peut provenir de kol, tout, c’est-à-dire le principe. Tandis que halakah provient de halak, « marcher », c’est la bonne conduite, une Torah pour l’exil, c’est-à-dire des lois pour le peuple, pour le maintenir dans l’obéissance. C’est cela qui a donné cette traduction, « loi », nomos en grec. Mais on oublie trop souvent qu’il s’agit d’une copie, des deuxièmes tables, puisque les premières ont été brisées.

Voilà aussi pourquoi les rabbins savent et affirment que le livre doit être interprété, c’est-à-dire qu’on doit non seulement rendre les bonnes voyelles aux consonnes (ce que saint Paul affirme en disant : « La lettre tue, l’esprit vivifie »), mais aussi remettre les consonnes dans le bon ordre. Cela c’est l’œuvre du Messie à l’intérieur du temple.

On retrouve le même enseignement chez les païens. Dans l’Énéide, nous voyons la Sibylle rendre des oracles que les consultants ne pourront comprendre car ils auront été « altérés ».

En voici le passage :

Lorsque y étant descendu tu approcheras de la ville de Cumes, de son divin lac, et de l’Averne aux forêts bruissantes, tu verras une prêtresse en délire, qui, au fond d’un rocher, annonce les destins et trace sur des feuilles des lettres et des noms. Tous les oracles que la vierge a écrits sur des feuilles, elle les dispose selon un ordre et les tient enfermés dans son antre. Ils y restent immobiles sans que leur ordre varie. Mais quand la porte tourne sur ses gonds et qu’un léger vent souffle et bouleverse ces frondaisons tendres, elle ne se dérange pas pour les arrêter au vol dans le fond de son antre, ni pour les remettre en ordre, ni pour rétablir la suite des vers. On se retire alors sans réponse et l’on maudit la demeure de la Sibylle (6).

Emmanuel d’Hooghvorst dit dans Le Fil de Pénélope :

La Sibylle était l’oracle du peuple romain ; elle assurait, pour ce peuple, la fonction prophétique. Lorsque parlait la Sibylle, comme à Delphes, un dieu parlait par sa bouche, mais le sens des paroles n’était pas clair pour les consultants qui ne les comprenaient pas toujours comme il le fallait : ils s’en vont sans réponse, haïssant le siège de la Sibylle (III, 452).

Beaucoup de chercheurs également, faute de la sainte cabale qui permet seule la compréhension des textes hermétiques, ont haï l’alchymie et réputé le Grand Œuvre impossible.

Accompagné de la Sibylle, Énée descendit donc dans cet Enfer minéral où l’or s’épure et où se couve l’âge d’or. (7)

La cabale, c’est donc le don de la Torah orale qui consiste à revivifier le texte mort de la Torah écrite. Et c’est aussi la réunification du Nom de Dieu. Car selon la tradition, lors du péché originel, le fameux nom de Dieu ihvh, a été coupé en deux. La première partie, leiah, que l’on retrouve dans le mot hallelu-iah est restée dans le ciel où elle rêve éternellement. L’autre partie hou est partie avec l’homme en exil, c’est la parole perdue. L’homme, malgré sa caducité et son imbécillité, possède donc une chose qui manque à Dieu : la parole. Tout le problème consiste donc à réunir ces deux parties. Pour cela il faut un certain feu, représenté par la lettre > (chin).

Nous obtenons ainsi iehochouah, ce qui donne Josué ou Jésus. On aperçoit mieux ainsi l’origine cabalistique et la clef du christianisme basé essentiellement sur le nom de Jésus qui n’est rien d’autre que le tétragramme ihvh réunifié. Et l’hermétisme enseigne la même chose puisque Hermès ne signifie rien d’autre que « fondement », c’est le dieu de la parole inspirée, du verbe créateur qui se réveille dans l’homme, celui qui donne l’herméneutique, c’est-à-dire le véritable sens des textes. Tout cela nous amène au mystère de la prophétie, bien oubliée de nos jours, et que les païens appelaient poésie. Mais il faut prendre ce terme dans son véritable sens, celui du verbe grec poieô, « créer ». Le début du texte de la Genèse en grec ne dit-il pas : « en archê époiêsen o theos » ? Au commencement Dieu créa, c’est-à-dire, fit de la poésie…

Platon dit d’ailleurs d’Hermès qu’il est celui qui a imaginé le langage (8).

Du reste, Hermès, appelé toth en Égypte, était, comme Moïse, législateur.

DEUX PROBLÈMES À ÉLUCIDER

Nous espérons, même si la matière est ardue, et pas toujours évidente, avoir dégagé les grandes lignes de notre sujet. Il reste toutefois deux problèmes à élucider.

Le premier, c’est : d’où vient cette identité de deux concepts, l’un provenant de la tradition des Hébreux, et l’autre de celle des païens ? Eh bien! il y a tout d’abord, comme nous l’avons dit au commencement de l’exposé, l’universalité de cette science remontant au premier homme. Il n’y aurait donc pas nécessairement besoin d’un contact entre des civilisations pour que leurs enseignements soient identiques. Mais de toute façon, les païens et les Sémites n’ont pas vécu en vase clos. Il ne faut pas oublier que l’Égypte a été le berceau commun de nos civilisations. Pythagore a été initié en Égypte ; les premiers rois d’Athènes furent, dit-on, des prêtres égyptiens, et même si la chose n’était que légendaire, jamais les Grecs n’ont nié l’origine égyptienne de leur religion. Quant aux Hébreux, nous ne devons pas oublier que Moïse a été élevé en Égypte et que plusieurs auteurs l’ont confondu avec Toth, c’est-à-dire avec l’Hermès égyptien. Que dire alors des chrétiens dont le fondateur, Jésus, a dû s’enfuir en Égypte avec ses parents lorsqu’il était enfant, aux dires même de l’Évangile?

Il y a également le fait que la civilisation occidentale relève bien d’un amalgame judéo-pagano-chrétien. Il n’y a donc aucune difficulté à comprendre que les livres d’Hermès, c’est-à-dire ce que l’on appelle communément le Corpus Hermeticum, et tous les ouvrages d’alchimie provenant des restes de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, aient été facilement diffusés dans l’empire romain et aient pu fusionner avec l’enseignement de la cabale juive, pour se retrouver aussi chez les alchimistes arabes. Je vous ai d’ailleurs fait remarquer tout à l’heure la parenté du mot kataballein avec le mot sémitique cabale. Mais les rapprochements ne s’arrêtent pas là. Outre que la racine qibel pourrait bien être la même que la racine latine capere, « prendre, recevoir », nous retrouvons évidemment la cabale dans la chevalerie puisque cavale signifie « cheval ». Pensons à Don Quijote qui était Caballero andante, chevalier errant, allant, c’est-à-dire : cabaliste en chemin. On lit d’ailleurs chez Cervantès que Don Quijote avait poli son arme pour la faire devenir aussi lumineuse qu’une blanche hermine. L’allusion est à peine déguisée.

Le deuxième problème est celui du secret. Pourquoi les cabalistes et les hermétistes ont-ils tout fait, semble-t-il, pour égarer le lecteur ? Si la cabale est véritable, pourquoi la cacher ? Pourquoi, dira-t-on, ne s’enseigne-t-elle pas clairement, à l’université, comme la physique, le droit ou la biologie ? Et pourquoi en priver les autres et le peuple en général ?

Nous répondrons premièrement que lorsqu’on dit : « Si cette chose était vraie, tout le monde le saurait », on se trompe grossièrement. En effet, les choses les plus vraies et les plus simples sont très souvent les plus ignorées, et a contrario, les mensonges les plus énormes circulent régulièrement dans le monde entier.

Deuxièmement, nous dirons que le secret est obligatoire à cause de la qualité intime et rare de la connaissance qu’il apporte. Je vous ai dit que Moïse avait reçu une « fiancée » du Sinaï. Trouverait-on normal de trahir en public les secrets d’une nuit de noces et de livrer à la foule sa fiancée ?

De plus, il s’agit d’un don exceptionnel dans ce monde. La divinité se livre elle-même, avec tous ses pouvoirs. Un jour, le maître d’Emmanuel d’Hooghvorst lui avait demandé : « Que feriez-vous si vous receviez le secret ? » Il avait répondu, après quelque réflexion : « Je crois que je guérirais les maladies autour de moi ». Et son maître lui rétorqua : « Non, vous ne feriez rien, ou presque rien ! »

Pensons un peu, comme la tentation d’agir serait grande ! Il faut, pour recevoir la cabale et devenir fils d’Hermès, redevenir inoffensif comme un petit enfant qui se contente de jouer avec ses blocs. Voilà pourquoi ce don merveilleux est si rarement accordé. Et voilà pourquoi, quand on a reçu ce don, on ne médite qu’une chose : « comment la taire » pour ne pas exciter la colère divine et la jalousie des humains. C’est cela le véritable « comment taire » !

C’est toutefois la grâce que je nous souhaite, à vous comme à moi. Et s’il ne plaisait au Père des lumières de nous l’accorder directement, puissions-nous au moins bénéficier de ses effets !

Je vous remercie de votre bonne attention.



NOTES

(1) Au sujet de l’ orthographe de ce mot, cfr Emmanuel d’ Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. I, éd. La Table d’ Émeraude, Paris, 1996, pp. 178-179.

(2) La vie de Gargantua et Pantagruel, Livre second, Prologue de l’ auteur.

(3) Ibidem, p. 306.

(4) Ibidem, p. 238.

(5) Concordance Mytho-Physico-Cabalo-Hermétique, Le Mercure Dauphinois, Grenoble, 2002, p. 58 ; ou, pour la première partie de la citation, Emmanuel d’ Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. I, op. cit., p. 307.

(6) Virgile, l’ Énéide, livre III, 442-452.

(7) Emmanuel d’ Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. I, op. cit., p. 116.

(8) Platon, Cratyle, 408b.