Le Message Retrouvé
de Louis Cattiaux
L'HORLOGE DE DIEU
par Massimo Marra
Lire
de nos jours des pages qui témoignent d’une expérience spirituelle
authentique, est une chose des plus étonnante
et exceptionnelle qui puisse se présenter à la conscience intellectuelle
ronronnante des temps modernes. La chose devient particulièrement stupéfiante
lorsque l’auteur et le texte – inconnu du grand public – semblent en
apparence échapper et contredire les codes d’expression bien établis et
traditionnels, les formes connues et rassurantes qui permettent de reconnaître
et de classer selon des grilles d’interprétation bien structurées – on
pourrait peut-être mieux les définir comme des pièges
– l’énième lieu commun masqué de vérité.
Celui
qui voudrait s’approcher de l’œuvre de l’alchimiste Louis Cattiaux la tête
farcie d’allusion embrouillés caractéristique des ouvrages d’un certain
hermétisme alchimique contemporain, se complaisant dans l’emploi d’argot
technique et initiatique, bagages typique d’une vaste pléthore
d’alchimistes modernes ; Ou partisan d’une voie manipulatoire, qui
serait en quête d’un texte riche d’instructions opératives tels
qu’indications sur les temps, les températures et opérations diverses,
serait bien déçu. De même, que celui
qui espérerait trouver dans les pages du
Message Retrouvé, l'ixième exposition de la doctrine alchimique, fut-ce
selon une méthode herméneutique que nous avons fini par prendre l’habitude
de considérer, selon le point de vue, de l’occultisme, de la psychanalyse ou
autre encore. Mais la désillusion la plus cuisante, serait probablement celle
des bariolés cercles néo-païens, et plus précisément sincretiste-magiques,
qui se prêtent toujours à faire étalage d’hermétisme pour justifier les théories
les plus fantaisiste et vaines sur l’homme et sur l’univers.
Charles
d’Hooghvorst nous parle de l’accueil, réservé par les milieux hermétistes,
à l’œuvre de Cattiaux, lors de sa
première parution, – probablement, avec son frère Emmanuel disparu depuis
quelques années, le principal herméneute de l’œuvre de Cattiaux – dans
les actes du Colloque Canseliet qui a eu lieu à Paris, en décembre 1999.
CH.
d’Hooghvorst dit: « … même ceux qui
y croyaient encore et qui pratiquaient l'alchimie, n'ont pas reconnu L. Cattiaux
comme un des leurs. Ce livre est très beau, disaient-ils, en feuilletant le
Message, mais il n'a rien à voir avec notre alchimie; il n'y a là aucune
recette pratique comme en enseignent nos maîtres. C'est un livre mystique parmi
tant d'autres… Bref, Le Message Retrouvé, en un langage inhabituel, je veux
dire, en un langage qui n'est pas celui qu'utilisent habituellement les maîtres
de l'alchimie, langage que Cattiaux connaissait parfaitement pour avoir étudié
les ouvrages des anciens maîtres, Le Message Retrouvé, dis-je, parle néanmoins
à chaque page de leur fameuse matière, lumière de Nature, feu secret de l'œuvre
capable de dissoudre l'or vulgaire sans violence, de le faire germer, fructifier
et multiplier…»
L’œuvre
de l’hermétiste Louis Cattiaux est donc difficilement classable
dans l’arsenal de la spiritualité contemporaine. Le langage de ses
aphorismes se voile à chaque page de vêtements tantôt mystiques,
philosophique ou alchimiques, sans jamais céder aux flateries d’une homogénéité
qui facilite la classification ou l’homologation.
Dans
son compte rendu sur Le Message Retrouvé
au moment de sa première publication en 1948, dans la revue Les Etudes traditionnelles, René Guénon en conseillait un mode de
lecture semblable à celle qui était pratiquée parfois dans diverses
traditions, pour interroger les textes sacrés: l’ouverture du livre au hasard
au moyen d’un coupe-papier.
C’est
une excellente méthode pour saisir des messages, des analogies éclairantes et
parfois cathartiques, des indications mystiques et existentiels. Saint Augustin,
pendant sa conversion au christianisme, poussé par une voix intérieure, expérimente
cette méthode avec la Bible. Nous n’avons pas la désinvolture guénoniène
pour conseiller une approche semblable au lecteur italien du Message Retrouvé,
cependant nous tenons particulièrement à signaler cette bienheureuse édition
italienne : un des livres hermétiques les plus beaux et intéressants que
nous ayons eu l’occasion de lire.
Auparavant,
nous ne connaissions pas l’œuvre de Cattiaux.
Nous
y avons trouvé une profondeur qui, vécue en affinité avec le texte, par le
lecteur, peut réellement lui transmettre le sens profond d’une doctrine et
d’une expérience spirituelle manifestement possédée et maîtrisée, et qui
transcende la dimension purement intellectuelle. Les aphorismes de Cattiaux, séparés
en deux colonnes parallèles, se déroulent– probablement suivant une
intention bien définie de l’auteur -, se fondent et s’alternent, laissant
libre cour au lecteur de sauter d’une colonne à l’autre, d’un aphorisme
à l’autre. Ces versets sont riches d’une profonde valeur spirituelle, telle
que la littérature contemporaine nous en propose rarement.
Cattiaux
est alchimiste per ignem, et il nous
le communique avec des mots où une acuité du regard, un lyrisme et une maîtrise
du symbolisme hermétique et alchimique, qui se fond avec un christianisme
vibrant, et une conscience mystique qui, probablement, nous fournit au moins une
clef pour situer Cattiaux et ses merveilleux aphorismes. Ce qui échappe souvent
aux modernes épigones des anciens maîtres de l’Art Royal, est
l’indispensable essence cosmogonique et cosmologique de l’alchimie. La
nature de téchne , d’un art voué à reproduire les lois de l’universel dans
le particulier ; d’une magie tournée vers une imitation du moment créateur.
De même l’officiant du rite, qui semble souvent reproduire avec des symboles
et des actions la cosmogonie sacrée, l’ascète hermétique est tourné vers
la création – ou peut-être vers la libération – d’une forme nouvelle de
conscience corporelle, d’un enfant-roi qui renouvelle les racines même de
l’être.
Voilà,
du moins, ce que nous raconte la tradition enchantée, dans les délicates métaphores
poétiques, dans les complexes instructions opératives , dans les obscures représentations
symboliques.
Mais la téchne doit, forcément, comme pour chaque art traditionnel, être relié à une métaphysique, à une source qui en constitue, en même temps, le but final, la réalisation accomplie. Comme pour une main qui fonctionne seulement lorsqu’elle est attachée à son bras, ou comme un robinet, dont la fonction trouve son sens seulement en relation avec le réseau qui l’alimente ; l’art sacré, par sa nature même, doit dépendre d’une métaphysique.
Voilà pourquoi nous avons des alchimistes païens, chrétiens,
juifs, musulmans, hindouistes. L’art sacré transforme et adapte son propre
contenu universel aux traditions métaphysiques, a laquelle il se réfère, au
moyen du langage symbolique de la nature et de ses lois. De cette façon, le
langage de la téchne évoque à soi
le rôle qui lui est propre, dans le cadre d’une vision métaphysique
accomplie qui dirige et détermine les opérations et les résultats.
Cattiaux
donc, l’alchimiste Cattiaux, est résolument chrétien.
Le
Message Retrouvé rappelle irrésistiblement des pages enflammées et lapidaires
de certains pères du désert, ou, plus précisément, les aphorismes lumineux
du Pellerin Cherubique de Sylesius.
Voilà la comparaison qui probablement et celle qui s’approche le plus du
style de Cattiaux. Comme dans
Sylesius, le symbolisme alchimique est la métaphore privilégiée pour la
description d’un chemin spirituel. Ainsi,
il est évident que le symbole et le rite chrétien, constituent la base
et l’origine, dont réalisation christique en est la forme la plus parfaite,
comme pour les textes d’alchimie d’Arnaud de Villeneuve, de Rupescissa et
des plus sublimes pères de l’Art.
Les
deux colonnes qui contiennent les aphorismes, à droite et à gauche de la page,
sont, comme nous le suggère Charles d’Hooghvorst, analogiquement en corrélation
sur deux plans d’expression différents: la colonne de droite exprime les sens
cosmogonique, mystique et initiatique; celle de gauche les sens terrestre, moral
et philosophique. Ceci, encore une fois, paraît en total harmonie avec les deux
aspects de la révélation, l’exotérique e l’ésotérique, dont la parfaite
et inséparable complémentarité réalisent l’accomplissement traditionnel du
christianisme. Et, justement, en témoignage de cette inséparable complémentarité,
et de cette inextricable identité, Cattiaux viole souvent la règle de base de
la composition. Les deux colonnes unissent souvent leurs pensés, s’échangent
les rôles, envahissent leurs domaines respectifs pour affirmer une fois de plus
la densité et la richesse poétique débordant du message
suprasensible.
Un
texte d’une grande profondeur, en somme, qui restitue à la
modernité le sens ultime et métaphysique d’une doctrine ancienne, indépendamment
de la simple survie d’un langage symbolique traditionnel. Trop souvent dégradé
par la vanité du jeu des identités mis en scène par des soi-disant initiés
et prétendus adeptes, dont les textes, sentent rarement ce «parfum de vérité»
que Lanza del Vasto, dans sa splendide préface au Message Retrouvé, perçoit
exhaler des pages de Cattiaux.
Et
que dirions-nous de plus, que tout lecteur qui sache et veuille bien
s’abandonner au jeu poétique et métaphysique des aphorismes de Cattiaux, ne
manquera pas de le percevoir.
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(*) Traduit de l'Italien: http://www.airesis.net/recensioni/cattiaux/htm