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Table des matières

Titre et auteur :
« L’Astrologie dans l’Antiquité » d'Emmanuel d’Hooghvorst (EH)
Conférence donnée par le Baron Emmanuel d’Hooghvorst, le 15 décembre 1975, parue dans « Le Miroir d'Isis », numéro 14, Hiver 2008.

Objet :
Cette conférence sur l’astrologie dans l’antiquité nous éclaire sur ce qu’est l’astrologie, nous en retrace l’histoire et nous plonge dans le savoir traditionnel qui offre la perspective de porter la nature humaine à un état de perfection au-delà duquel il n’y a plus de progrès possible.

Mots clés :
Astrologie, palingénésie, Guénon, Tetrabible de Ptolemée, Pindare, Platon, Cléostrate, Héraclite, Saint Thomas, Cicéron, Sibylle, Christ, Ether.

Illustration :
« Hémisphère Boréal et Austral selon les Égyptiens », Extrait de A. Kircher, Oedipus aegyptiacus, III, pp. 206-207. Selon Kircher et d’autres auteurs anciens, on doit la division des cieux en 12 segments à Hermès Trismégiste.

Texte en
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L'ASTROLOGIE DANS L'ANTIQUITÉ1

Emmanuel d'Hooghvorst

Un sorcier de village qui guérit le cancer par des herbes... Une mère qui sauve son enfant mordu par un serpent venimeux en recourant à la seule magie... Une grand-mère qui retrouve une fière poitrine et nourrit un bébé par la vertu d'un bouillon d'herbes récoltées dans la forêt... Des peuples primitifs, comme ceux d'Afrique occidentale ou équatoriale, possèdent par héritage des connaissances que rien en apparence ne les avait prédisposés à acquérir. Si on leur demande d'où elles leur viennent, ils répondent : des ancêtres !

Un savoir traditionnel, ou une science traditionnelle, se distingue de la science académique en ce que c'est une science transmise. C'est en quelque sorte un capital que nous avons reçu des Anciens, que nous avons à faire valoir et à transmettre aussi intact que possible à nos descendants.

L'astrologie se range parmi les sciences traditionnelles qui ne doivent rien à l'invention humaine. Nous aurions bien de la peine à trouver son inventeur. Tous les peuples qui l'ont pratiquée ont toujours rapporté à leurs prédécesseurs cet art de la divination. Ainsi, les Grecs et les Romains disaient tenir cet art des Egyptiens et des Chaldéens.

Selon René Guénon, la Tradition est faite de « ce qui est resté tel qu'il était à l'origine » : il s'agit de quelque chose qui a été transmis d'un état antérieur de l'humanité à un état présent. L'origine de cette tradition, n'étant pas uniquement humaine, comme nous allons le voir, n'est pas susceptible de progrès. Ainsi en ce qui concerne l'astrologie, un ouvrage datant de près de deux mille ans, comme la Tétrabible du mathématicien et astronome Ptolémée, n'a absolument rien à envier aux traités qui ont été écrits par nos meilleurs astrologues contemporains.

C'est sans doute une erreur de croire que l'histoire de la pensée humaine va de pair avec le développement de la technicité. On a même plutôt l'impression que la technicité, la technique dont nous sommes si fiers, a pour effet de pallier, de remplacer un certain déficit de l'intuition et de la subtilité de l'homme de nos jours. Comme si les hommes d'autrefois n'avaient pas tellement besoin de notre technicité, parce qu'ils étaient plus subtils et plus en relation directe avec le cosmos.

La science des astrologues est fondamentalement différente des sciences modernes : elle part, ainsi que toutes les sciences traditionnelles, du point de vue de l'homme. Elle ne connaît que l'homme au milieu du cosmos2. Et c'est ainsi que tout le savoir traditionnel est d'abord le savoir de l'homme, et réduit tout savoir à l'unité de l'homme ? Tous les principes de cette science pouvaient se résumer dans ce thème qui était inscrit autrefois au fronton du temple de Delphes :

Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'Univers et les dieux.

Les sciences modernes procèdent d'un principe absolument différent, puisque pour elles, tout doit être remis en question et revu à la lumière de la raison humaine. L'argument d'autorité de l'ancienneté n'est évidemment plus valable, et les sciences modernes sont par conséquent soumises à l'évolution et au progrès. C'est ainsi que nous voyons ces sciences donner naissance à des techniques extraordinaires, dont nous sommes tous les bénéficiaires, c'est bien évident, et qui nous aident à nous installer et à vivre de mieux en mieux dans le monde où nous nous trouvons. Grâce à ces techniques, l'homme fait l'inventaire du multiple. On pourrait presque dire qu'il se disperse dans l'infini et dans la multiplicité. Au fur et à mesure que l'homme progresse3, qu'il part à la découverte -il sonde l'infiniment petit et l'infiniment grand- il va de plus en plus loin, mais on est en droit de se demander : de plus en plus loin de quoi sinon de lui-même ?

A cette notion de progrès indéfini, nous pourrions peut-être opposer, avec Louis Cattiaux, l'auteur du Message Retrouvé, la notion de l'Art : l'Art a pour effet d'amener la Nature à un état de perfection au-delà duquel il n'y a plus de progrès possible4. Etat que les Anciens ont décrit en prenant l'exemple du verre : le verre est un sable, un nitre, poussé à un état de perfection au-delà duquel il n'y a plus de progrès.

Alors, si nous considérons l'astrologie comme une science de la Nature -ce qu'elle est en réalité : l'astrologie, c'est la science de la nature humaine ; la Nature ne peut exister que par l'union du Ciel et de la Terre : là où le Ciel et la Terre ne s'unissent pas, ou ne sont pas unis, il n'y a pas de Nature- alors, nous pourrions nous poser une question : y aurait-il un Art, un Art du Ciel, qui serait transmis, et qui nous permettrait, comme l'ont affirmé les Anciens, de pousser, d'amener la nature humaine à un état de perfection au-delà duquel il n'y aurait plus de progrès ? C'est ce que les Anciens nous ont enseigné en parlant de la palingénésie, la nouvelle génération, une re-naissance... Et les Anciens nous ont aussi parlé de la divinisation de l'homme, de faire de l'homme un dieu.

Quelques exemples permettent de mieux comprendre cette notion d'Art et celle de Nature. Ainsi la nature produit du blé, mais c'est l'art qui produit le pain. La nature produit la vigne, mais c'est l'art qui produit le vin. Jamais on ne trouvera de vin, ni de pain qui soient produits naturellement. Il faut la main de l'homme... Y aurait-il donc sur cette terre un art qui produise les dieux ? Avec, bien entendu, puisqu'il s'agit d'une nouvelle génération, un nouvel horoscope...

Il y a dans l'astrologie, telle qu'on la pratique, quelque chose d'un peu décevant, en ce sens qu'elle n'a pas de finalité. L'homme naît avec un certain horoscope, un certain destin : il est heureux, malheureux... riche, pauvre... il a une bonne santé, une mauvaise santé... et puis il meurt. Il va de la génération à la corruption, comme disaient les Anciens. Et quand il est mort, les astres continuent leur course dans le Zodiaque, sans se soucier de l'être auquel ils avaient donné naissance et qu'ils ont ensuite mené à corruption...

Alors, est-il vrai, selon le dire de Pindare, que l'homme soit le rêve d'une ombre ? Un rêve qui se concrétise pendant un petit moment du temps, et puis qui s'efface comme s'efface l'ombre qui lui avait donné naissance ? Voilà la question que nous poserons aux Anciens, et spécialement aux Grecs et aux Romains.

Notez bien que les Juifs nous ont également laissé une tradition astrologique. Les Juifs descendent d'Abraham, qui était un Chaldéen et qui avait transmis à ses fils l'astrologie chaldéenne dont il était lui-même le dépositaire. C'est ainsi que lorsque nous lisons des commentaires bibliques hébreux, par exemple dans le Talmud, nous trouvons beaucoup de commentaires de versets de l'Ecriture où il s'agit d'astrologie.

*

Nous trouvons l'astrologie dès le moment où la pensée grecque nous a laissé des témoignages. Cléostrate, qui vivait à Ténédos au VII e siècle av. J.-C., nous a laissé un traité d'astrologie dans lequel il donne la signification des différents signes du Zodiaque.

Au VI e siècle, Héraclite d'Ephèse, ville de la Grèce d'Asie, proche de la Chaldée, avait écrit un petit livre de Philosophie, qu'il avait confié aux prêtres en leur recommandant de le transmettre soigneusement. Il n'en est presque rien resté, qu'une centaine de fragments d'une phrase ou deux... Deux de ces fragments traitent de la science du ciel. Dans le premier, qui est biographique, Héraclite parle de ce qu'il appelle la grande année. Il s'agit en quelque sorte d'une mesure de temps. Pour nous qui sommes sur la terre, le temps se mesure évidemment par le lever et le coucher du soleil. Mais pour un observateur qui se trouverait au-dessus de la lune ou au niveau de la lune, comment compter le temps ? La grande année est précisément l'espace de temps qui sépare un certain état du ciel, chaque planète étant dans tel ou tel signe, d'un état suivant qui serait exactement le même.

Par exemple, le monde aurait été créé -ou, plus exactement, la machine se serait mise à tourner- avec toutes les planètes en domicile : Mars dans le signe du Bélier, Vénus dans le Taureau, etc. Pour retrouver un moment où les astres se retrouveraient dans la même position, il faudrait attendre le renouvellement de toute une grande année... Héraclite définissait une grande année par une période de 10.800 ans ; mais c'est d'une manière purement symbolique, en multipliant 360 par 30, trente étant le nombre d'années de la vie moyenne d'un homme.

Il s'agit donc d'une période de temps presque indéfinie. C'est le mouvement sempiternel, qui tourne toujours, et qui est beaucoup plus long que le temps sur terre. Ainsi, on a trouvé un autre mot pour le désigner ; si ici-bas la mesure s'appelle le temps, au-dessus de la lune il s'appelle a,èn, en français, éon. La doctrine des éons a fait fortune dans toute la pensée gréco-latine, et nous la retrouvons jusque chez saint Thomas, qui l'a reprise dans sa Somme Théologique, en parlant d'aevum, c'est-à-dire d'âge.

Une des conséquences de cette doctrine est que si l'année est divisée en quatre saisons, l'éon se divise également en quatre âges subsidiaires, de longueurs d'ailleurs différentes, qu'on a appelés l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge de cuivre et l'âge de fer. L'âge d'or est comme le printemps de l'humanité, sa période la plus belle et la plus longue, à laquelle succéderont les trois autres jusqu'à ce que, au bout d'un certain laps de temps fort long, il recommence et refleurisse.

Nous avons d'ailleurs chez les hindous une conception sociale fondée sur cette doctrine des quatre âges. Suivant la fameuse théorie des castes, difficilement comprise par les Occidentaux, il y aurait en effet des hommes d'or, des hommes d'argent, de cuivre, de fer... selon une certaine sélection qu'il est d'ailleurs impossible de déterminer, et qui donnerait naissance à la caste des Brahmanes, à celle des Kshatryas, etc.

Les Grecs ont aussi divinisé et corporifié l'éon. Pour eux, Eon était aussi le nom d'un dieu, et d'un dieu qui était corporel. C'est par l'Eon, disaient-ils, que l'être suprême exerce son action sur le monde, et l'on a dès lors appelé éons les puissances éternelles émanées de l'être suprême.

Il ne faut pas confondre ce temps sempiternel avec la notion d'éternité, celle-ci étant l'absence de mouvement. Pour les Grecs, le monde de l'éternité existe aussi, mais au-delà de la sphère des étoiles fixes, là où il n'y a plus de mouvement et là où les platoniciens situaient ce qu'ils appelaient la prairie des idées, les idées étant éternelles. L'éon était donc considéré comme l'intermédiaire entre le temps et l'éternité.

Peut-être est-ce cette conception qui a donné naissance à la formule de bénédiction de l'Eglise d'Occident : « Qu'il soit béni dans les siècles des siècles », les siècles des siècles étant les éons, dont l'influence, comme nous le verrons, s'écoule perpétuellement sur notre terre.

Les Babyloniens se vantaient d'avoir accumulé une énorme masse d'observations, consignées dans des archives, concernant le cours des astres et tous les événements qu'ils avaient déterminés au cours d'une grande année. C'est sur ces observations que Monsieur Brahy5 s'est basé, suivant ses propres dires, pour annoncer des événements fort graves vers 19906. Mais personne, pas même les Chaldéens, n'a jamais pu déterminer la longueur du cycle, ce qui faisait dire à Cicéron, dans son traité De la nature des dieux II, 9 :

Cette conversion des astres à leur point de départ est bien longue, et c'est une question difficile, mais elle n'en est pas moins certaine.

En effet, si nous jouons avec un kaléidoscope et que nous regardons les images qui se succèdent, le calcul des probabilités nous permettra d'affirmer qu'à un certain moment, la même image déjà vue se reproduira. Cela est d'autant plus vrai lorsqu'il s'agit du cours des astres, qui n'est plus réglé par le hasard, mais par les nombres.

Les anciens Egyptiens avaient fait l'horoscope du monde. Selon eux, le monde est né au moment de l'apparition, à l'Orient, de la planète Sirius. Sirius est, d'après Louis-Claude de Saint-Martin, Des rapports de Dieu, des hommes et du monde, l'étoile de Pythagore. Les Egyptiens l'appelaient Sôtis et la tenaient pour consacrée à la déesse Isis. Il était donc normal que le monde naquît au moment où la grande déesse des Egyptiens, Isis, se levait à l'horizon. L'ascendant du monde, pour les Egyptiens, devait donc se situer à 14 ou 15 degrés du Cancer. Avec la lune à l'ascendant, la lune étant la planète d'Isis. Le soleil en deuxième maison en Lion : c'est quand le soleil entre dans ce signe, au début du mois d'août, que la crue du Nil est la plus forte. C'est le Nil qui, chaque année, féconde la sainte terre d'Egypte : il était normal que cette fécondation coïncide avec le commencement du monde. Ensuite venaient les autres planètes selon leur domicile : Mercure en Vierge, et Saturne à l'Occident en Capricorne. Le monde a donc été créé la nuit, puisque le soleil était en deuxième maison, et c'est naturel, sinon le créateur n'aurait pas dit : « Que la lumière soit ! »

De cette théorie selon laquelle un nouveau monde recommence chaque fois que les planètes se retrouvent dans la même position, certains ont tiré des conceptions tout à fait extrêmes avec le mythe de l'éternel retour. Nietzsche, qui était helléniste, en était très féru. Suivant cette idée, il arrivera un temps, fort éloigné, au cours duquel nous nous retrouverons, moi ici et vous là, moi vous parlant et vous m'écoutant, dans ce même cadre, et parlant du même sujet. Les astres recommençant, tout devra recommencer de la même façon.

Ceci a donné naissance à ce qu'on a appelé le millénarisme, dont Héraclite nous a parlé également. Dans un autre fragment de sa main, il dit :

La Sibylle, qui d'une bouche délirante, profère ses dires sans sourire, sans enjolivement et sans onction, franchit de sa voix un terme de mille ans.

Or, qu'est-ce que la Sibylle annonce perpétuellement ? C'est l'âge d'or. Comme les prophètes d'Israël se sont succédé pour annoncer le Messie, les nombreuses Sibylles de l'Antiquité ont toutes annoncé l'âge d'or.

D'après cette théorie, l'âge d'or doit donc venir au bout d'un cycle de mille ans. Mais ce chiffre semble également symbolique. Ainsi, l'Apocalypse parle-t-elle également d'un règne du Christ qui devait durer mille ans. Les fameuses terreurs de l'an mille en sont nées : les gens ont cru, à la fin du premier millénaire, que la fin du monde était venue. Et certainement, malgré nos connaissances scientifiques très évoluées, nous connaîtrons les terreurs de l'an deux mille.

En fait, on trouve déjà ces terreurs de l'an mille dans l'Antiquité, ainsi que le rapporte Tite-Live dans son Histoire de Rome. Comme l'avait chanté le grand Virgile, le plus grand poète que le monde occidental ait jamais produit, qui vivait naturellement en Italie, berceau de l'art et de la civilisation, l'âge d'or de Rome aurait commencé avec la destruction de la ville de Troie. C'est en effet cette destruction qui permit au pieux Enée, après beaucoup de malheurs et de naufrages, d'aborder aux rives de l'Italie et de fonder la ville d'Albe la Longue, dont Rome est sortie.

Suivant la théorie millénariste, le nouveau millénaire devait donc recommencer par la destruction d'une ville. Or d'après le calendrier d'Eratosthène, la ville de Troie aurait été détruite en 1184 av. J.-C. A l'approche de l'an 184, les Romains commencèrent donc à s'effrayer. Ils s'effrayaient d'autant plus que les temps étaient particulièrement instables et que les devins, qui étaient alors très nombreux et souvent experts dans leur art, avaient annoncé que le forum romain serait couvert de tentes en l'an 184. On se souvint de la fameuse prise de Rome, quelque deux cents ans plus tôt : les Gaulois avaient saccagé la ville et campé sur le forum romain. Les gens superstitieux se persuadèrent dès lors que Rome était la nouvelle Troie, qu'elle serait bientôt détruite et que l'on aurait à nouveau le tumulte gaulois. Or, il se fit précisément qu'en 184, le Grand Pontife Crassus mourut. Suivant la coutume, on célébra des jeux funèbres après son enterrement, et l'on fit ensuite un banquet funèbre sur le forum. Et voilà que, comme le banquet commençait, il se mit à pleuvoir et l'on fut obligé de dresser des tentes en toute hâte... Les gens respirèrent et les superstitieux se trouvèrent quittes à bon compte ?

Ceci illustre la théorie millénariste et montre que nous pouvons interpréter fort mal les enseignements des devins, si nous ne le faisons pas avec un esprit absolument libre et sans aucun préjugé.

Autre histoire se rapportant à l'âge d'or, mais plus intéressante, parce qu'elle fait allusion à ce qu'on appelle la gnose : c'est celle de la IV e Bucolique de Virgile. Beaucoup de gens la connaissent. C'est elle qui annonce le retour de l'âge d'or par la naissance d'un petit enfant. C'est d'ailleurs ainsi que les chrétiens ont considéré Virgile comme un de leurs prophètes, de même que la Sibylle. Que l'on pense au chant des morts de l'ancien rituel catholique, le Dies Irae, où il est fait allusion au fameux « teste David cum Sibylla » c'est-à-dire « David en est témoin, avec la Sibylle ».

Voici les premiers vers de cette églogue :

Le voilà revenu, le dernier âge chanté par la prophétie de Cumes ; le grand ordre des siècles recommence. Voici que revient aussi la Vierge ; voici que revient aussi le règne de Saturne. Voici qu'une nouvelle génération descend du ciel le plus élevé. -Toute génération vient du ciel : c'est une chose que les astrologues savent bien ! -Daigne seulement, chaste Lucine, -c'est la déesse des accouchements- favoriser la naissance de l'enfant par qui, pour commencer, disparaîtra la race de fer et s'élèvera dans le monde entier une race d'or...

Donc, une nouvelle génération, et une génération qui vient du ciel. Pour comprendre ce qu'est cette génération, il faut lire, à la fin du poème, ce passage qui suscitait l'émotion des professeurs, ceux qui ont fait des humanités anciennes s'en souviendront, lorsqu'ils le faisaient traduire à leurs élèves :

Commence, petit enfant, à reconnaître ta mère par le rire... commence, petit enfant : celui à qui ses parents n'ont pas ri, un dieu ne l'a pas jugé digne de sa table, ni une déesse de son lit...

Voilà donc la génération des dieux, et qui se définit par le rire ! Nous, les hommes, sommes conçus dans un gémissement et nous venons au monde aussi dans un gémissement...

Nous trouvons, chose curieuse, un enseignement identique dans la Genèse de Moïse. Il s'agit de la génération des patriarches, qui est déjà, dans le judaïsme, une génération messianique. Ainsi, d'après le Talmud, Sarah, la femme d'Abraham a engendré par l'Esprit-Saint. Au chapitre XVIII, nous lisons qu'Abraham se trouvait assis à la porte de sa tente, à la chaleur du jour. Il voit passer trois personnages auxquels il offre généreusement l'hospitalité. Ces trois personnages sont des anges, mais ils ont l'apparence d'hommes. Abraham leur offre de se laver les pieds et leur fait ensuite un bon dîner. Au moment de se quitter, les trois hommes se lèvent et l'un d'eux s'adresse à Sarah :

L'an prochain, je reviendrai, comme au temps de la vie, et tu seras enceinte.

Mais Sarah avait 99 ans, et elle n'avait donc plus aucune chance d'être enceinte. Alors, dit le texte hébreu, « elle rit en elle-même ». Et le texte est même plus précis -les Juifs sont toujours très précis- et il faut lire : « Et elle rit dans son ventre (%"98") » (Genèse, XVIII, 12).

Ce passage est d'ailleurs un de ceux qui ont été volontairement édulcorés par les traducteurs de la Septante, afin que ne soient pas livrés à la profanation des étrangers les mystères les plus profonds de l'Ecriture. Le texte grec dit en effet : «Et elle se mit à rire pour son entourage». Il y avait donc bien quelque chose à cacher.

*

Après Héraclite, citons pour mémoire Enopide, dont le traité d'astrologie ne nous a pas été conservé, mais dont nous savons qu'il faisait du Zodiaque la Voie Lactée. Après que Phaéton, le fils du Soleil, eut voulu conduire le cheval de son père, le soleil changea de route et se mit à courir dans le Zodiaque.

Vers les V et IV e siècles av. J.-C., les pythagoriciens nous ont laissé des traités complets de cosmologie. Un des plus célèbres, Philolaos de Crotone disait que la gnose était le domaine de ce qu'il y avait au-dessus de la lune et de ce qu'il y avait sous nos pieds ; tandis que la vertu régnait pour sa part dans l'espace qui séparait la lune de la terre. Donc il y avait une gnose du ciel, et une gnose de ce qu'il y a dans la terre...

Platon, dans un traité bien connu, auquel il a d'ailleurs donné le nom d'un célèbre pythagoricien, le Timée, nous a également laissé une cosmologie complète. Platon met plusieurs étages à l'univers. Il y avait d'abord les sphères des planètes, chaque planète étant attachée à une sphère et chacune des sphères se mettant à tourner dans le sens du Zodiaque (dans le sens du soleil), à une vitesse qui lui est propre, depuis la sphère de la Lune jusqu'à la sphère de Saturne. Au-dessus de la sphère de Saturne, il y avait la sphère des étoiles fixes, qui tourne en mouvement inverse et extrêmement lentement. Enfin, au-dessus de la sphère des fixes, il y avait l'Eternité, là où il n'y a plus de mouvement et où se trouvent les idées. L'espace qui séparait la terre de la lune était le lieu du temps, un chaos, qui n'engendrait que des êtres trop faibles pour perpétuer leur être, et qui était soumis à l'action des mondes supérieurs. C'était le lieu, comme on disait, de la génération et de la corruption, tandis qu'au-dessus de la lune, les astres baignaient dans l'éther divin.

L'éther, c'était un air extrêmement subtil, mêlé de feu, et qui était divin : pour les Grecs, c'était Dieu lui-même. Cet éther était animé continuellement d'un mouvement circulaire, et il était intelligent. C'est cet éther -qui est l'âme du monde, ce que les hommes appellent Dieu- qui entraînait continuellement les sphères dans leur mouvement circulaire. De là le mot univers, du latin uni-versus, qui tourne toujours dans le même sens. Pour Platon, cet éther était donc Dieu lui-même et il s'est même amusé à faire des jeux de mots entre éther, a,q»r et Dieu, qeÒj7.

Nous avons aussi le commentaire de Virgile, qui célèbre dans sa II e Géorgique (325 et sv.) la venue du printemps :

Alors, le Père tout-puissant, l'Ether -donc, l'éther, c'est Dieu le Père- descend par des pluies fécondantes dans le sein joyeux de son épouse, la Terre, et uni dans cette puissante étreinte à son grand corps, vivifie tout embryon.

Cet éther est surtout animé du besoin et du désir de se corporifier. Lorsqu'il rencontre un corps très pur, qui est en quelque sorte de sa nature, il s'unit à lui et produit la lumière. C'est ce qui s'est produit, disent les Anciens, avec les astres, qui sont des dieux, fils de l'éther qui les a enflammés et qui les a rendus lumineux.

L'éther descend aussi dans ce monde, mais en se mêlant à ce qu'Aristote a appelé le phlogistique, c'est-à-dire des impuretés. L'air ici-bas est impur, il est phlogistiqué : c'est ce qui donne le tonnerre et les éclairs. L'éther se mêle donc à cet air phlogistiqué et est inspiré par les hommes à la naissance, au moment de la première inspiration de l'enfant. Et c'est ce qui produit l'horoscope, le mouvement circulaire céleste se retrouvant alors à l'intérieur de l'homme. Voici donc l'homme en quelque sorte fermenté -l'air est un ferment, il n'y a pas de fermentation possible sans air- par cet air phlogistiqué mêlé à l'air divin. Et voilà le destin de l'homme, marqué par ce mouvement circulaire, avec la psyché, son esprit, qui vient du ciel et est donc aérien.

Comment se fait-il -on se posait déjà la question autrefois-, les astres étant bons, étant des dieux, qu'ils puissent avoir une mauvaise influence comme les carrés, les oppositions, etc. ? Suivant les Anciens, ce ne sont pas en fait les influences qui sont mauvaises, mais c'est nous qui sommes trop faibles pour les recevoir. Exactement comme un malade débile ne pourrait pas recevoir sans dommage les rayons du soleil. En soi, les rayons du soleil sont bons, mais pour certains malades, ils peuvent être dangereux.

Au X e livre de la République, Platon unit harmonieusement les problèmes du destin, de la liberté du choix et de la chance. C'est le mythe d'Er le Pamphylien. Les âmes qui doivent se réincarner peuvent tirer au sort à tour de rôle. Elles sont introduites sur une plage, où se trouvent différentes statuettes représentant chacune un homme. Alors elles choisissent, selon leur sagesse ou leur folie. A partir du moment où elles ont choisi, on leur fait boire l'eau du fleuve Amélès (sans souci) et elles s'incarnent. Elles ont perdu le souvenir et leur destin est dès lors fixé.

Mais est-il possible à l'homme d'échapper à son destin ? Platon apporte à cette question une réponse, d'ailleurs extrêmement discrète. Il explique, dans le Phèdre, que les âmes, avant de s'incarner, ont pu, plus ou moins, suivant leur qualité, suivant leur force, contempler la prairie des idées. Quand elles s'incarnent, elles en ont perdu le souvenir, mais elles en gardent comme la nostalgie. Et suivant le destin qui leur est fait, cette nostalgie peut plus ou moins les amener à l'étude de la Philosophie et aux saintes initiations.

Par l'étude de la philosophie -dit Platon- l'homme peut se ressouvenir des réalités qu'il avait jadis contemplées ou entrevues.

Un véritable savoir serait donc de se ressouvenir de ce que l'on savait déjà et que l'on a oublié. Ce qui aurait pour effet de rendre à son esprit les ailes qui lui permettraient de s'échapper du désespérant dédale de ce monde, et d'acquérir l'enthousiasme. Le mot vient du grec ?nqousiasmÒj, qui veut dire avoir en soi le souffle d'un dieu. Etre enthousiaste, acquérir l'enthousiasme, c'est être possédé par un dieu. La chose est curieuse... Lorsque l'homme naît et qu'il inspire pour la première fois, il a en soi un souffle. L'enthousiasme est donc un second souffle. Ce serait donc une seconde naissance. Avoir en soi le souffle d'un dieu, c'est naître une seconde fois, et si l'on peut dire, avec pour pasteur un nouvel horoscope. Et alors, poursuit Platon,

comme il s'écarte de ce qui fait l'objet des préoccupations des hommes et qu'il s'applique à ce qui est divin, la foule lui démontre qu'il a l'esprit dérangé ; mais il est possédé d'un dieu et la foule ne le sait pas.

Platon ne nous en a pas dit beaucoup plus. Dès la VII e lettre adressée à son ami le tyran Denys de Syracuse, il écrit cependant encore :

Sur tous ces problèmes, il n'existe pas d'écrit qui soit de moi, et il n'en existera jamais. Effectivement, ce n'est pas un savoir qui, à l'exemple des autres, puisse aucunement se formuler en propositions. Mais il est le résultat de l'établissement d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir. Résultat d'une existence qu'on partage avec elle. Soudainement, comme s'allume une lumière lorsque grandit la flamme, ce savoir se produit dans l'esprit, et désormais se nourrit tout seul.

*

La mythologie fait elle-même allusion à ce savoir extraordinaire, et notamment avec le mythe de Prométhée. Prométhée avait précisément dérobé le feu du ciel, l'éther radieux. Dans le Prométhée enchaîné (248 à 254), le drame qu'il lui a consacré, Eschyle met en scène, à un moment donné, Prométhée victime de la vengeance des dieux, cloué à son rocher, et le Coryphée (chef du choeur) :

Prométhée. - Oui ! J'ai délivré les hommes de l'obsession de la mort.

Le Coryphée. - Quel remède as-tu donc découvert à ce mal ?

Prométhée. - J'ai installé en eux les aveugles espoirs.

Le Coryphée. - Le puissant réconfort que tu as ce jour-là apporté aux mortels !

Prométhée. - J'ai fait plus cependant ! Je leur ai fait présent du feu !

Le Coryphée. - Quoi ! Le feu flamboyant est aujourd'hui entre les mains des éphémères ?

Prométhée. - Oui ! Et de lui, ils apprendront les arts sans nombre.

Bien sûr, il ne s'agit pas du feu de notre cuisine, mais bien du feu du ciel, celui-là dont les Oracles Chaldéens disent :

Celui qui toucherait ce feu de l'éther, n'en pourrait plus séparer son coeur.

Voilà donc comment Prométhée, ce grand bienfaiteur de l'humanité, ce fondateur des saintes initiations, a délivré les hommes de l'obsession de la mort.

*

Noël approche et l'on pourrait conclure en réfléchissant au mystère qu'il nous propose. Les chrétiens, nous l'avons rappelé, n'ont rien inventé ni apporté de neuf, sans quoi le christianisme ne serait pas l'expression de la tradition universelle. Le mystère de Noël est bien plus ancien que ce que nous ont enseigné les Evangiles. A preuve ce petit passage des antiques mystères d'Eleusis, que nous a rapporté saint Hippolyte dans ses Philosophoumena :

A un certain moment, les mystes étant plongés dans l'obscurité, le grand hiérophante faisait apporter toutes les lumières. Alors, sous beaucoup de lumières, il criait à voix forte le grand et secret mystère d'Eleusis :
Notre-Dame a engendré un saint-enfant. Brimo a engendré Brimone, ce qui veut dire : la forte a engendré le fort.

Notre-Dame, c'est, dit-on, celle qui engendre dans l'esprit, celle qui est au-dessus du ciel : celle d'en haut. Le fort est celui qui est engendré de cette manière-là.

Déjà donc les anciens Grecs attendaient la venue du bon pasteur et avaient connu cette crèche de Noël que nous allons bientôt retrouver. Et on peut dire que lorsqu'on a trouvé ce bon pasteur, c'est-à-dire ce feu du ciel corporifié, on a trouvé celui qui peut nous mener à la pratique de ces «arts sans nombre». Parce que, une fois que l'homme a été régénéré spirituellement, il doit encore l'être corporellement, puisqu'il est corps et esprit. Et ceci nous amène à une autre partie du savoir, qui n'est plus seulement la gnose du ciel, mais qui est surtout la gnose de la terre et de ce qu'il y a sous la terre. C'est le mystère de l'alchimie.

On sait que les astres dans le ciel ont leurs correspondants sous la terre et que les métaux portent aussi des noms de dieux : Saturne représente le plomb, Jupiter l'étain, etc. C'est que dans la terre se trouve un corps métallique, qui est le seul au monde à échapper à toute destruction et à toute corruption : c'est l'or. De là, l'alchimie et le mystère de ceux qui ont cherché, croit-on, à faire de l'or. En fait, ils n'ont jamais cherché à faire de l'or ; ils ont cherché à le régénérer, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Nous savons, par un édit de la fin du III e siècle ap. J.-C. ou du tout début du IV e , que l'empereur Dioclétien voulut faire détruire tous les livres d'alchimie qui existaient en son temps, «pour empêcher les Egyptiens de s'enrichir». Heureusement, certains de ces livres ont échappé à la destruction et existent encore. Ils se trouvent pour le moment dans la bibliothèque de l'Université de Leyde, en Hollande. On attend toujours un Philosophe suffisamment éclairé, non seulement pour les éditer et les traduire, mais aussi pour les commenter.

En conclusion, l'astrologie se présente comme une science de la Nature, en l'occurrence de la Nature humaine, et se situe donc à un certain niveau par rapport aux autres sciences traditionnelles, celles de l'art, qui permet précisément d'améliorer cette nature et de la porter à un état de perfection au-delà duquel il n'y a plus de progrès possible.

Ceci nous a amenés tout naturellement à la crèche de Noël et aux mystères d'Eleusis. Eleusis est un mot grec qui signifie la bonne aventure. Et c'est cette bonne aventure que je vous souhaite à tous...

Ainsi soit-il !

 


1. Conférence donnée par l'auteur le 15 décembre 1975, à « l'Atelier », rue du Commerce 51, à Bruxelles (N.d.l.r.)

2. Nous ne savons pas si les Anciens ne savaient pas que la terre tourne autour du Soleil. Il semble bien qu'à Syracuse, on ait connu le système héliocentrique.

3. Progresser, du latin progredi, mettre un pied devant l'autre, partir, marcher, s'en aller...

4. Cf. L. Cattiaux, Le Message Retrouvé, rééd. Les Amis de Louis Cattiaux, Bruxelles, 1991, VIII, 32.

5. Gustave Lambert Brahy, célèbre astrologue belge, fondateur de la revue Demain et du Cébesia (Centre belge d'étude scientifique des influences astrales).

6. Il faut reconnaître que la fin du régime soviétique (fin 1989) constitue un ensemble d'événements les plus lourds de conséquences pour l'avenir de l'humanité. (N.d.l.r.)

7. Cfr Platon, Cratyle 410b.