Titre et auteur :
« La Gloire du Monde » de Robert de Valle, Musaeum Hermeticum (1625), Francfurt.
Objet :
L’auteur de ce précieux traité parle de l’expérience que vécut Adam et qui aboutit à la lucide pratique de l’Œuvre des Sages.
Mots clés :
Pierre des Philosophes, Feu des Philosophes, Mercure, Très sainte Trinité, création, Adam, Ève, génération de l’homme, Œuvre des Sages, Corps, Esprit.
Illustration :
Philosophorum praeclara monita, début du XVIIIème siècle, extrait de J.van Lennep, Alchimie, Crédit Communal, Bruxelles, 1984, p. 142.
LA GLOIRE DU MONDE OU LA TABLE DU PARADIS
Présentation, Charles d'Hooghvorst
Le Musaeum Hermeticum, publié à Francfort en 1625, comporte quatorze précieux traités, parmi lesquels nous trouvons ce joyau de la littérature alchimique du xvième siècle, dont le titre complet est le suivant :
La Gloire du Monde ou La Table du Paradis, contenant l'exacte description de la science des temps anciens, qu'Adam apprit de Dieu même, que Noé, Abraham et Salomon appelèrent un des plus grands dons de Dieu, et que tous les sages considèrent depuis toujours comme le trésor du monde entier, et transmirent après eux uniquement aux hommes pieux ; c'est-à-dire, La Pierre des Philosophes. Seconde épître de Pierre, chap. 3, v. 5. : Ils veulent ignorer, en effet, que des cieux existèrent autrefois et qu'une terre se forma hors de l'eau et au moyen de l'eau par la parole de Dieu. A Francfort, 1625.
Nous ne savons presque rien de l'auteur si ce n'est que son nom était Robert de Valle de Rouen, et qu'il mourut en 1567. Son nom latinisé apparaît à la cinquième page de son traité : Robertus Vallensis Ruglensis.
Il nous a laissé quelques traités, au nombre de quatre, dont voici les titres :
- De Veritate et Antiquitate chemiae (Paris, 1541)1
- De Pulveris sive Medicinae philosophorum (Amsterdam, 1593)
- Tabulae in epistolam Trevisani ad Thomam de Bonomia (Artis Auriferae, 1610)
- Gloria Mundi alias Tabula Paradysi (Musaem Hermeticum, Francofurti, 1625)2.
L'auteur lui-même affirme avoir écrit ce traité en l'an 1526.3
Robert de Valle commence en disant qu'il s'aventure à montrer les mystères secrets de la nature : « je vous livre ceci en témoignage envers tous les chrétiens croyants... »
Il débute par l'avertissement qui suit :
En premier lieu, il faut vous écarter de la fausse alchimie du troupeau vulgaire ; je l'ai tant expérimenté que je ne souhaite pas que vous en fassiez l'expérience ... Notre Art est bon et noble et nul ne peut y participer à moins que cela ne lui soit révélé par Dieu ou qu'un maître expérimenté ne lui en montre le chemin. C'est un trésor qui ne peut être acheté par personne. Ainsi, chers enfants, n'usez pas vos efforts avant de savoir sur quoi il vous faut opérer...
Ces propos sont suivis d'une série de descriptions de la pierre et de méthodes pour la reconnaître.
Tout au long de son traité, l'auteur nous fait la description des matières et des opérations nécessaires pour mener à bien la confection de la Pierre Philosophale, selon la terminologie habituelle des philosophes alchimistes, qui veulent mélanger l'or aux cailloux :
Les Sages ont coutume d'user de termes qui peuvent mener à une compréhension vraie ou fausse. L'erreur (s'il en est une) ne réside point en les philosophes, mais en ceux dont la maladresse les empêche d'appréhender le sens véritable.
À propos du feu secret des Sages, sujet sur lequel les philosophes se montrent habituellement très discrets, Robert de Valle nous enseigne ceci :
Étant caché dans cette eau ou feu, ce mercure se fixe lui-même. Ainsi, le Maître naturel dit, concernant cet Art né du feu, que le mercure doit pourrir, être clarifié, coagulé et fixé en un feu immortel ou vivant dans lequel Dieu même, ainsi que le soleil, brûle de l'amour divin pour la consolation de tous les hommes. Sans ce feu, notre Art ne peut être porté à bon terme.
C'est le feu des philosophes... Certains lui assignent trois noms, resultant de l'analogie avec les trois personnes de la Sainte Trinité: Dieu le Père, Dieu le Fils, et Dieu le Saint Esprit ; corps, âme et Feu ou Saint Esprit.
Pour confirmer son enseignement, l'auteur achève la première partie de son traité en nous citant une série de sentences des Anciens, dont il nous offre des commentaires.
Le texte, dont nous proposons la traduction4, constitue la dernière partie du Gloria Mundi, qui se présente comme « un autre traité faisant suite au premier, dont le lecteur tirera grand profit ».
Il s'agit d'un commentaire alchimique sur le récit biblique de la génération d'Adam et Ève, qui représentent, selon l'auteur, la double matière de l'?uvre, l'une étant fixe et l'autre volatile. Ici le philosophe semble faire allusion au moyen occulte par lequel se révèle la connaissance du début de la philosophie et des manipulations physiques dans son laboratoire secret :
Je vais maintenant exposer brièvement, à la façon des philosophes, ma conformité de vue avec le fondement de la philosophie, qui est aussi en accord avec la création et la génération des hommes, ce dont tous les philosophes doivent rendre témoignage.
Semblablement à Adam dans le paradis qui était incapable par lui-même de créer sa femme, le chercheur se trouve lui aussi dépourvu de l'aide semblable afin de pénétrer et de ne pas se perdre dans le dédale des mots des philosophes hermétiques, sans savoir avec quoi ni comment opérer. Tous affirment que l'aide du ciel est celle qui révèle ses arcanes, et que sans la connaissance de la nature, il est vain de mettre la main à l'ouvrage.
Voyant donc qu'Adam ne pouvait trouver sa véritable paire naturelle afin d'être fécond et se multiplier, Dieu lui dit :« Il n'est pas bon que l'homme soit seul, je lui ferai une aide en face de lui »5.
Jusqu'à ce moment le mâle et la femelle n'étaient pas face à face, disent les cabalistes, mais dos à dos, ce qui veut dire qu'ils ne se connaissaient pas, et ne pouvaient donc pas se multiplier.
Nous laisserons la parole ici à l'auteur de ce précieux traité qui nous parle de l'expérience d'Adam6, ce qui donne lieu à la lucide pratique de l'?uvre des Sages7.
Il fit alors tomber un profond sommeil sur Adam, tira de son corps, non loin du c?ur, une côte et forma au moyen de celle-ci une femme gracieuse et élégante qu'il nomma Ève8, il lui présenta, puis il fit en sorte de l'éveiller. Dès qu'Adam la vit, il la reconnut par l'effet de la divine grâce, et il prononça les paroles que nous connaissons. Dieu appela cette femme avec raison Éve9, et la donna en mariage à Adam pour qu'il la protège et qu'en retour elle lui obéisse. Ensuite il les dota des fruits du corps par ces paroles : « Soyez féconds et multipliez »10.
Adam seul (qui est notre matière) fit exception, ne pouvant engendrer de lui-même absolument aucun fruit. Si la nature devait, chez lui aussi, accomplir son cycle de sorte qu'il puisse perpétuer sa race, il fallait que quelque chose soit séparé de lui et soit ensuite réuni à lui, à savoir son Eve.
Et maintenant, lecteur des?uvré11 que la grâce du ciel nous aide afin que nous puissions « tirer grand profit » de la méditation de ces mots de témoignage que nous adresse un Sage disciple d'Hermès !
Et il fit monter une vapeur de la terre qui arrosait toute la surface du sol.12
Tous les mystères sont contenus dans la sueur de la terre et dans la rosée du ciel. - Sépare ce qui est uni, et les ténèbres te feront voir le commencement de l'?uvre. Conjoins ce qui est séparé, et la lumière te mènera à la fin de l'ouvrage divin qui est le soleil glorieux.13
Autre traité faisant suite au premier,
dont le lecteur tirera grand profit.
Nous pouvons tous, à juste titre, nous étonner que les philosophes aient inventé en l'honneur de cet art très précieux et divin, appelé le secret des philosophes, un si grand nombre de sentences mystérieuses et allégoriques pour ne rien en révéler aux indignes, que rien de fructueux ne se réalise chez les disciples de ces arcanes, tant ils furent zélés à occulter la vérité.
Quand les ignorants lisent leurs écrits, et qu'ils apprennent combien de richesses, d'effets et de propriétés peut produire notre art, ils perçoivent dans leurs oreilles un son qui les charme et est à ce point suave qu'ils s'imaginent être assis sur des trônes d'or, tandis que de vraies cordes sont fixées au ciel d'où provient le grand art, objet de leur désir.
Ils se persuadent ainsi qu'ils seront bientôt docteurs, et ils s'efforcent de réaliser de grands miracles. Ils ne se rendent pas compte qu'ils errent pourtant, ou que les philosophes les trompent, et ils ignorent encore davantage que les sages ont caché dès le commencement les fondements de cet art, et qu'ils n'ont exposé la vérité qu'à leurs enfants au moyen de paraboles et de similitudes.
En outre, un homme est dans l'impossibilité d'examiner le sentiment et l'opinion de tous les philosophes, et il est encore bien moins capable de lire avec discernement tous leurs livres et leurs manuscrits, quelle que soit la durée de sa vie en ce monde perturbé et impur. Mais il est tout-à-fait hors de portée à quiconque d'extraire de ces livres et de ces manuscrits un fondement suffisant et l'objet complet de son désir, à moins que Dieu tout-puissant n'ouvre son intelligence par une grâce singulière et par compassion, lui donnant ainsi la connaissance de la propriété de la nature grâce à laquelle il devient capable de juger des écrits et des dires des philosophes. Puisque c'est la seule nature qui accomplit tout par l'art dans notre magistère, c'est elle seule, dis-je, qui confère la juste connaissance de la chose à partir de laquelle nous préparons notre art.
Veille à ne rien mélanger d'étranger, car la nature est telle qu'elle surpasse tout.
Et Bondinus explique de la même manière cette chose, et il l'appelle « eau », disant que :
l'entièreté de l'opération, ou tout le régime, se fait uniquement avec l'eau qui provient de la pierre.
la pierre des sages possède en elle quatre natures, mais en une essence et sous un aspect qui lui sont propres, de différentes façons et d'une manière visible, et cette vertu et cette propriété ne se rencontrent dans aucune autre pierre de la terre.
C'est pourquoi le roi philosophe Calid pose la question :
Ne connais-tu rien de comparable à cette pierre, qui a la puissance de perfectionner ces choses ?,
Je n'ai connu aucune autre pierre qui pût lui être comparée, et qui possédât une puissance et une action aussi grandes. Elle réunit en effet de façon visible en elle les quatre éléments ; c'est pourquoi on la compare aussi au monde et à ses créatures, mais aucune pierre ne pourra être trouvée dans tout l'univers qui puisse lui être assimilée quant à son action ou sa nature. Par conséquent, si quelqu'un prenait quelque chose, une pierre même, différente de celle du magistère dont nous venons de parler, son ?uvre échouerait.
C'est ce que dit aussi cet ancien philosophe Arros :
La pierre est impropre et ne convient pas à notre ?uvre tant que la terre crasse n'a pas été séparée d'elle.
Si tu ne nettoies pas le corps de sa crasse, l'esprit ne peut pas être joint et uni à lui ; mais dès qu'il à été purifié de sa nature crasse, l'esprit s'associe à lui et se réjouit avec lui, car les deux ont été rendus subtils et purs, sans leur nature crasse.
Et Ascanius dit dans la Tourbe :
Les esprits ne s'unissent nullement avec les corps impurs. Mais si les corps ont bien été digérés et purifiés et que l'esprit s'est joint à eux, à ce moment se produisent de grands miracles. C'est alors que toutes les couleurs que nous trouvons dans le monde apparaissent et que le corps imparfait est teint par la couleur stable du ferment, puisque son ferment est l'âme. Or l'esprit avec l'âme sont unis et joints au corps lui-même et ils sont transmués aussitôt avec le corps en la couleur du ferment, et de ceux-ci se fait une seule chose.
Pour conclure, les philosophes disent en vérité, bien qu'avec des paroles obscures, qu'il y a conjonction de l'homme et de la femme, c'est-à-dire du corps et de l'esprit, afin que naisse ainsi des deux une progéniture, car ordinairement les enfants ressemblent aux parents.
En effet, l'homme engendre l'homme, les métaux sont engendrés par les métaux, et tout semblable cherche son semblable.
C'est pourquoi celui qui ignore les choses et cet art très noble, doit imiter la nature. Ainsi lui est-il tout autant nécessaire de connaître la nature de la chose. Il se trouve cependant beaucoup d'artistes qui ne veulent ni comprendre ni apprendre. Travaillant sans raison, ils ont des pensées confuses et ignorent si leur art imite la nature ou non ; pourtant ils s'efforcent de la corriger et de l'augmenter. Le très célèbre philosophe Arnaud dit à leur sujet :
Qu'ils accèdent à l'art comme un âne s'approche de son auge, sans savoir vers quoi il tend le museau.
Ils ignorent de même autour de quoi ils s'affairent, et sont encore plus ignorants du principe de la nature et de la façon dont ils doivent imiter celle-ci avec leur art. Certes, ils s'efforcent d'accomplir les opérations de la nature mais, quand l'?uvre est achevée, ils voient l'évidence du résultat.
Qui fait preuve de paresse pour lire les livres, ne peu pas être digne de préparer les choses de l'art.
Il n'y a en effet aucun doute que cet art possède le vrai principe des natures, puisque la vraie nature de l'air a produit dans la terre les corps, les uns parfaits comme l'Or et l'Argent, les autres imparfaits comme Vénus, Mars, Saturne et Jupiter, selon l'action et l'influence du cours des planètes.
Celui qui voudrait accomplir notre magistère ou qui souhaiterait devenir participant à ce très noble art, a donc l'obligation de savoir en quels lieux de la terre sont engendrés par la nature ces corps des métaux à partir d'une semence.
Il lui faut aussi connaître quelle semence tirée de la nature nous choisissons pour la purifier et la préparer par l'art, afin d'en obtenir quelque chose de bien plus noble et plus puissant, de sorte qu'en peu de temps nous puissions rendre purs et parfaits les corps impurs et imparfaits des hommes et des métaux.
Or il nous faut tirer cette semence de corps parfaits, purs et arrivés à maturité, si nous voulons et sommes destinés à parvenir à la fin désirée.
Par conséquent, pour que tout chercheur de ce noble art puisse mieux et plus vite arriver à la connaissance de la nature, j'ai ajouté le traité suivant qui a pour sujet le principe de la nature, et la création et la génération des hommes.
Que le disciple et celui qui s'attache à imiter notre magistère le lise à fond, le considère bien, et le passe et repasse avec soin dans sa pensée. S'il agit ainsi, il ne s'écartera en rien de la voie droite.
La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse
(Psaumes 111, 10 et Proverbes 9, 10)
Tous les sages et éminents philosophes élus n'ont mis en ?uvre aucune pierre avant d'avoir connu, autant que cela soit possible à la raison humaine, le Dieu tout-puissant de toutes choses par ses créatures admirables.
Ils ne purent cependant y arriver par aucun moyen ni en faire la recherche par aucune voie, sinon en considérant avec la plus grande attention le commencement de toutes les choses naturelles, d'où s'ensuivit leur connaissance très exacte de Dieu.
C'est dans ces choses naturelles qu'ils perçurent vraiment la toute-puissance du Créateur et ce que celui-ci y mit, la vertu, les opérations, la puissance combien grandes, ainsi que les secrets de la nature. Voilà pourquoi ils élaborent soigneusement une méthode permettant de rendre public ces mystères, avec certes grande prudence, pour le profit du genre humain.
Aussi révélèrent-ils d'abord le principe de toutes les choses naturelles, et pour commencer, la naissance, la mort et l'anéantissement du premier homme, de la façon qui suit.
Au commencement, Dieu tout-puissant (créa tout)14 d'une liqueur subtile, ou d'une imperceptible nuée, dont l'aspect n'était ni humide ni sec, ni froid ni chaud, mais c'était en fait une certaine vapeur subtile ni claire ni obscure, ou un chaos confus.
Ensuite, comme le veulent les philosophes, il transforma cela en première matière, c'est-à-dire en eau, puis en sépara une partie qu'il ordonna de rendre dure ; ce fut la terre. Voilà les éléments de la terre et de l'eau. Après Dieu divisa les éléments de l'eau et créa de cela l'air. De l'élément de la terre il fit en sorte que soit fait le feu, c'est-à-dire l'élément du feu. C'est pourquoi nous pouvons encore voir aujourd'hui que dans les deux premiers éléments, qui sont la terre et l'eau, se tiennent cachés les derniers éléments, qui sont le feu et l'air. Le feu se tient en effet dans la terre, et l'air est conservé dans l'eau, selon que l'atteste à suffisance l'expérience quotidienne.
De la même façon, Dieu le Père créa le firmament, le soleil, la lune et les étoiles, et il établit aussitôt chaque chose en son lieu. Le Créateur éternel créa ensuite un être à sa propre image, en le formant d'une certaine terre humide.
Cela nous indique qu'il prit la majeure partie de la terre (dans laquelle se trouvait conservé le feu) qu'il l'humecta avec l'eau (dans laquelle l'air était enfermé), et forma au moyen d'eux l'homme.
Ainsi est-il dit que l'homme fut créé avec les quatre éléments, et fut appelé un petit monde. Quand Dieu disposa l'homme comme il convenait selon son image, suivant ce que nous avons rappelé, il gisait là tel un cadavre.
L'Ecriture montre ensuite que Dieu le redressa et insuffla dans ses narines un esprit de vie. C'est pourquoi Dieu éternel appela sans nulle doute l'homme Adam15.
Dieu tout-puissant créa avec les quatre éléments, de semblable manière, tous les éléments existant entre le ciel et la terre, de même que tous les végétaux et les minéraux, et il ordonna qu'ils croissent.
A peine la première création achevée, Dieu tout-puissant transporta Adam dans le Paradis qu'il avait planté de ses propres mains. Il était orné d'une quantité de fleurs, de fruits, de racines, de pousses, de feuillages et de graminées, tous pleins de finesse et dignes d'admiration. Adam satisfit en lui tout le désir et tout le plaisir de son c?ur, et il comprit par là, on ne peut mieux, la toute-puissance de Dieu, son créateur. Alors il exalta son Nom par des louanges, le célébra et l'honora, et il contempla vraiment Dieu en cet endroit avec ses yeux. Rien de ce qu'aurait désiré son c?ur ne lui manquait, et il fut établi seigneur sur l'ensemble des animaux ainsi que sur les créatures de Dieu. C'est pourquoi le Créateur éternel ordonna à ses saints anges de conduire tous les animaux devant Adam, afin qu'ils le reconnussent pour leur seigneur, et qu'en échange, Adam leur attribuât un nom propre pour les distinguer ainsi les uns des autres comme il convient.
Dieu orna son paradis avec infiniment de finesse, comme nous le disions, et remarqua que tous les animaux, en compagnie de leur seigneur Adam, se nourrissaient, se développaient, allaient par couple (à l'exception d'Adam qui lui allait seul). Mais lorsqu'Adam s'avança sans hésitation vers les animaux solitaires (qui s'enfuyaient à sa vue, pris d'une frayeur extrême à l'idée qu'il cherchait leur compagnie), Dieu le Père éternel dit :
Il n'est pas bon que l'homme soit seul, je lui ferai une aide semblable à lui16.
Il fit alors tomber un profond sommeil sur Adam, tira de son corps, non loin du c?ur, une côte et forma au moyen de celle-ci une femme gracieuse et élégante qu'il lui présenta, puis il fit en sorte de l'éveiller. Dès qu'Adam la vit, il la reconnut par l'effet de la divine grâce, et il prononça les paroles que nous connaissons.
Dieu appela cette femme avec raison Eve17, et la donna en mariage à Adam pour qu'il la protège et qu'en retour elle lui obéisse. Ensuite il les dota des fruits du corps par ces paroles :
Soyez féconds et multipliez18.
La gloire et l'excellence d'Adam
Dieu tout-puissant permit à Adam et Ève d'habiter son paradis pendant mille ans, de sorte que tous leurs descendants passent aussi mille ans, avec puissance et gloire, dans ce même paradis et soient ensuite accueillis en corps et âme dans le ciel et la vie éternelle.
La raison était que l'homme formé par le Créateur tout-puissant était en ce temps-là entièrement pur et chaste et qu'aucune faiblesse n'était visible en lui ; sujet ni aux fièvres ni aux maladies, et n'avait surtout absolument aucune tache. Totalement parfait, il était agréable à Dieu son Créateur et agréé par Celui qui l'avait créé à son image et lui avait donné, ainsi qu'à sa descendance, tous les fruits du paradis comme nourriture. Dieu lui interdit uniquement l'arbre éternel de la connaissance, afin qu'il n'en mangeât pas le fruit, et ne subît pas la peine d'une mort éternelle et la condamnation tant du corps que de l'âme. Mais séduit par le diable, il mangea le fruit défendu, devint en un instant indigent de tout et misérable, et connut que son corps était nu. Il se cacha alors derrière des arbres, selon le témoignage de l'Ecriture, parce que dès cet instant il mérita le châtiment éternel de Dieu. Maintenant encore, du fait de la menace divine, la mort éternelle serait pour l'homme la conséquence de la perte de son corps et de son âme, si le Fils de Dieu éternel, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, n'avait promis une réparation et n'y avait consenti.
Ainsi Dieu tout-puissant maintient-il l'homme sous un joug pesant fait d'adversités, d'échecs, d'afflictions, de manques et de maladies, auquel est suspendu une mort amère. Il plaça ce joug sur le cou d'Adam et, en même temps, le chassa du paradis et maudit la terre pour que désormais elle ne produise plus d'elle-même ses fruits, mais seulement de la pure ivraie. Adam, chassé maintenant par l'Ange hors du paradis dans un monde sauvage et inculte suite au décret divin, se trouva devant la nécessité de s'alimenter et de manger son pain à la sueur de son front en labourant et en cultivant la terre, et il eut à subir par la suite bien des malheurs accompagnés de soucis et d'inquiétudes. Incapable de supporter cela plus longtemps, il prit la juste mesure de la colère de Dieu, et regretta ses transgressions avec abondance de larmes. Devenu suppliant de Dieu, il implora sa grâce et sa clémence, et invoqua avec ardeur et sans aucune interruption son aide. Suite à cette action, Dieu apaisa son c?ur paternel, et calmant sa colère, se souvint à tel point de sa miséricorde qu'il libéra à nouveau l'homme du joug jeté auparavant sur lui. Cependant, le point central suspendu à ce joug, à savoir cette mort temporelle, après avoir toujours poursuivi Adam, a fini par le vaincre et le tuer.
Donc, non seulement Dieu adoucit pour l'homme la peine et le débarrassa du joug de l'adversité, mais il lui procura aussi les moyens permettant de se garder à l'avenir des désastre et des afflictions qui le menacent. C'est pourquoi furent révélées à ce même Adam, par l'inspiration de l'Esprit Saint, les propriétés des natures. Il obtint ainsi la pleine connaissance de celle-ci, et sut confectionner les remèdes, les médicaments et les préparations à partir d'herbes, de pierres et de métaux pour adoucir son incommodité, chasser de lui les maladies et, en un mot, conserver intact son corps indigent dans une santé précaire jusqu'à la fin ultime de sa vie, que personne ne connaît cependant sinon Dieu.
Bien qu'Adam, notre premier père, possédât une sagesse et une intelligence parfaite, et qu'il connût, comme nous venons de le dire, les propriétés des natures, cependant lui restait caché leur mystère principal. C'est pourquoi Dieu le fit venir un jour à lui dans le paradis et, de sa bouche divine, lui révéla à lui seul ce mystère (que nous appelons maintenant le secret des philosophes et qui n'est connu que des seuls fils des sages), par les paroles suivantes.
Il y a bien ici, Adam, deux choses dont l'une est fixe et immuable, et l'autre non fixe et qui fuit. Tu ne révéleras en rien à tous tes fils combien sont grands la vertu et les pouvoirs qui se cachent en elles, puisque rien ne fut créé par moi sans raison particulière. Je n'ai pas voulu te cacher cela, afin de t'instruire.
Après avoir reçu cet enseignement de Dieu lui-même, Adam tint toujours la chose cachée à ses fils. Mais à la fin, il obtint de Dieu l'autorisation de faire connaître cela à son fils Seth avant l'extinction de sa vie, et de lui montrer la préparation de la pierre. Si ce malheureux Adam n'avait pas connu ce mystère principal de la nature et s'il n'avait pas été en possession de la pierre des philosophes, il n'aurait pas vécu tant d'années, et certainement pas au de-là de neuf cents ans19. Toujours dans l'anxiété, il était tourmenté dans sa conscience par les péchés commis par lui ainsi que par la colère divine, au point de penser nuit et jour à la malédiction de Dieu survenue pour lui, pour toute sa descendance, et même pour l'ensemble du monde, car tous furent condamnés à cause de lui et soumis à la mort éternelle. On peut à bon droit s'étonner qu'Adam ait pu survivre, ne fût-ce qu'une année après sa chute, et nous mesurons par là, et nous devons admirer la bonté et la clémence de Dieu, notre Père céleste.
Si Adam n'avait pas possédé, comme nous le disions, la médecine ou teinture de la pierre, il eût été impossible pour lui de supporter (pour parler de façon humaine) tant d'anxiétés, de misères, d'afflictions, de chagrins, d'infortunes, de maladies et de malheurs. Mais il fit usage de cette médecine pour tous les accidents de cette sorte.
Grâce à elle, il conserva son aspect et les membres de son corps avec une force intacte, il récréa sa nature, fortifia son c?ur, rétablit son âme affligée, adoucit en quelque sorte une seconde fois la misère, l'affliction et l'anxiété, protégea son corps devenu mortel contre toutes les maladies, et surtout, s'affranchit par son emploi de toutes ses misères et ses angoisses jusqu'à l'heure ultime de sa vie.
Mais quand Adam s'aperçut que la médecine ne le récréait pas d'avantage, et qu'il ne sentit plus aucune action contre sa maladie ni aucun nouveau rétablissement de sa vie, il considéra attentivement le terme de celle-ci et la mort20.
A présent que le cours de ses jours prenait fin, il s'abstint de se soigner. Il implora la grâce de Dieu et envoya son fils Seth, à qui il avait confié tous les secrets, devant le paradis avec comme demande que lui soit donné l'arbre de vie, ce qui lui fut refusé.
Seth revint donc chez son père et lui signifia le refus de l'Ange. Adam en fut affligé, et voyant qu'on ne voulait pas supprimer sa maladie, maintenant proche de la mort, il envoya une seconde fois son fils Seth au paradis afin d'y demander l'huile de la miséricorde et de la lui apporter. Mais entre-temps le pieux Adam expira. Arrivé au paradis, Seth fit sa demande mais, par ordre divin, ce ne furent que des noyaux d'olive qu'il ramena de chez l'Ange. Il les planta, dès son retour chez lui, sur la tombe de son père, et c'est ainsi qu'à partir d'eux un arbre poussa sur lequel notre Seigneur Jésus-Christ souffrit une mort cruelle pour les misérables pécheurs que nous sommes.
Bien que cette huile ne fut pas donnée à Adam de façon corporelle et qu'il ne put jouir durant cette vie temporelle de l'arbre de vie, cependant Dieu tout-puissant le rendit bienheureux après sa mort et fit couler sur lui l'huile de la miséricorde. Dés que cela se réalisa, Dieu éternel lui pardonna tous ses péchés par sa très pure grâce et sa miséricorde, et il ne se souvint plus d'eux par la suite dans l'éternité.
Ensuite, Dieu tout-puissant offrit aussi à Adam, de façon spirituelle, l'arbre ou le pain de vie à manger et l'abreuva d'eau de vie, de sorte qu'à partir de ce moment et pour l'éternité plus aucune faim ni soif ne doivent l'accabler.
Maintenant qu'il est parvenu à la gloire et à la souveraineté suprême, pour l'éternité aucun malheur tel que la faim, la soif, la chaleur, le froid, ou d'autres événements contraires de ce genre ne sont plus à craindre par lui, alors que les misérables hommes que nous sommes y sont pourtant exposés dans cette vie temporelle. En résumé, il ne doit plus craindre la mort de toute éternité, et il se tient maintenant devant Dieu, lumineux comme il convient, parfait, saint et juste. Ainsi méditons et pesons exactement le fait que Dieu n'a jamais donné au genre humain aucun secret plus éminent, plus occulte, plus saint et cependant perceptible par la raison humaine, que cette huile de miséricorde mentionnée au même titre que cet arbre de vie qu'il a planté en nous pour le salut de notre âme et la béatitude éternelle.
Aussi devons-nous célébrer et louer ce secret au-dessus de tous les autres. De même Dieu n'a jamais donné aux hommes aucun arcane plus éminent, plus occulte et plus saint que ce moyen unique, Dieu excepté, qui est le secret des philosophes ou la médecine des sages. Grâce à celui-ci, l'homme indigent en ce monde plein de désordre pourrait avoir la force de conserver son corps à l'abri de toutes les maladies et les infirmités, et aussi de reprendre espoir et de s'affermir au milieu de toutes les misères et les anxiétés. C'est encore pourquoi tout homme prudent et sage ne doit désirer rien d'autre, ou ne mettre toute sa conscience qu'à rentrer en possession, dans ses limites, de ces deux points susdits. Mais au commencement de tout, qu'il se tourne vers Dieu et sa grâce, car là se trouve le secret suprême et principal.
En effet, par celle-ci, l'homme intérieur, c'est-à-dire l'âme, est conservée dans une gloire perpétuelle, sujet que je viens d'aborder quelque peu, dans les limites où ma faiblesse et ma simplicité l'ont permis.
C'est la vraie fontaine des sages, et rien d'autre sur terre ne lui est comparable, sinon une certaine chose unique et éternelle, au moyen de laquelle chacun, dans cette vallée de misère, peut garder intact son corps mortel d'une maladie accidentelle, le libérer de tout besoin, le conserver jusqu'à la fin clair, pur et parfait, le protéger de tous les sorts mauvais qui surviennent, et de plus, transformer les corps métalliques imparfaits parfaitement, même en or meilleur que celui que la nature peut cuire dans la terre.
Puisque ce secret principal dans le monde est tel qu'il est comparé, non sans rapport, avec la création, aussi n'ai-je pas voulu passer outre cet enseignement la concernant.
Je vais maintenant exposer brièvement, à la façon des philosophes, ma conformité de vue avec le fondement de la philosophie, qui est aussi en accord avec la création et la génération des hommes, ce dont tous les philosophes doivent rendre témoignage.
J'expliquerai donc, au nom de la sainte et indivisible Trinité, et pour le profit de tous ceux qui croient en Christ, les mystères des philosophes et leurs dires éparpillés çà et là. Débutons par ceci. Vous vous êtes pénétrés que, dans l'?uvre de la création, le bon plaisir de Dieu le Créateur éternel fut (après que son paradis ait été pourvu de semences, de pousses, de racines, de fleurs, de feuillages, de graminées en tous genres, pour ce qui est de végétaux, et aussi d'animaux et de minéraux) de les bénir tous, de sorte que chaque chose eût selon son espèce ce qu'il faut pour produire sa semence et son fruit. Adam seul (qui est notre matière) fit exception, ne pouvant engendrer de lui-même absolument aucun fruit. Si la nature devait, chez lui aussi, accomplir son cycle de sorte qu'il puisse perpétuer sa race, il fallait que quelque chose soit séparé de lui et soit ensuite réuni à lui, à savoir son Eve, comme je l'ai rapporté plus haut.
Cela ne signifie rien d'autre que l'impossibilité pour notre matière grossière et brute de produire du fruit, tant qu'elle n'a pas été divisée et que le grossier et le subtil, ou l'eau et la terre, n'ont pas été séparés. L'eau est prise pour Eve ou l'esprit, et la terre pour Adam ou le corps. Et de même que le mâle est mort et ne peut être à l'origine d'un enfantement tant qu'il ne couche pas avec la femelle, la terre aussi est morte jusqu'à ce que, si on veut que la vie s'ensuive, l'eau lui soit ajoutée, car c'est par cette eau que la terre, ou le corps, acquiert à nouveau la vie. Il s'agit de la même chose, quand Hermès, ce très ancien philosophe, dit :
Il faut que le mort soit revivifié et que l'infirme retrouve la santé.
Il est donc nécessaire d'unir le corps et l'âme de sorte que le bas devienne le haut, c'est-à-dire, que le corps soit fait esprit et que l'esprit soit fait corps. N'en déduisons cependant pas que l'esprit se convertit de lui-même en corps et que le corps se transforme spontanément en esprit, car il leur faut être unis ensemble afin que l'esprit ou l'eau dissolve, c'est-à-dire, ressuscite le corps ou la terre, et que le corps de son côté attire à soi l'esprit ou l'eau, et qu'ils s'unissent si longtemps qu'ils deviennent une seule masse.
La terre est donc amollie par l'eau, et l'eau est durcie par la sécheresse de la terre, comme en sont témoins les enfants qui jouent dans les rues à prendre de la poussière sèche et à verser sur elle de l'eau pour en faire de la boue ou un amalgame.
C'est pourquoi les philosophes disent aussi que « notre ?uvre est un jeu d'enfant » dans lequel la mort de l'un est la vie de l'autre, ou bien dans lequel le durcissement de l'un est le ramollissement de l'autre, vu qu'il ne s'agit que du corps et de l'esprit qui sont deux d'une seule et même nature et provenant d'une mère unique.
Le philosophe Hermès dit, quand cette union s'est réalisée, ou plutôt il s'écrie :
Ô combien la nature est forte, victorieuse, transcendante, elle qui réjouit la nature !
La nature est en effet une eau très forte qui surpasse et excite la nature fixe dans le corps, c'est-à-dire qu'elle l'a met en joie.
Vous apprendrez encore dans la suite de l'exposé de nombreuses choses à ce sujet, aussi ne soyez pas contrariés par cette digression. Il a donc été dit qu'Adam, ou le corps, est mort et ne peut être à l'origine d'un enfantement sans Eve, ou l'esprit.
On en déduira que lorsque l'eau a été distillée hors de notre matière, le corps demeure au fond de l'alambic, mort et souffrant de ne pouvoir enfanter. Du fait que l'esprit, ou l'âme, lui a été ôté et qu'il est sorti du corps, ce dernier est aussi entièrement noir, vénéneux et anéanti, selon la description des philosophes.
Par conséquent, si quelqu'un veut au contraire ressusciter le corps et le purifier de sa noirceur et de sa puanteur afin de le rendre apte et propre à engendrer, il doit lui restituer la sueur (l'âme) extraite, c'est-à-dire l'esprit qui est son Eve.
Alors le corps étreindra l'âme et ?uvrera en elle pour qu'elle conçoive.
la vapeur d'en haut doit être ramenée sur la vapeur d'en bas ; la divine eau est le roi descendant du ciel, et ramenant l'âme à son corps qu'il fait revivre de la mort.
Notez bien qu'un sel fixe ou inaltérable se tient caché dans le corps. Il y est inclus comme était caché en Adam le sperme masculin que l'esprit, ou Eve, attira et dont il fut fécondé.
C'est comme si on disait que le sperme du corps, appelé sel fixe, est extrait de celui-ci par sa propre eau qui en fut séparée, de sorte qu'il devient subtil et fuyant, et qu'il monte avec l'esprit du ciel. Alors le fixe est devenu fuyant, ou le mort a été ressuscité, et comme il a été dit, la nature manifestée a été mise en joie, ayant reçu la vie par son esprit.
Voilà aussi pourquoi les philosophes appellent l'esprit « eau vive tirée de l'homme », car il est en effet extrait du corps comme de l'homme. Pour ce faire, le philosophe Lucas prescrit de « prendre le corps et de le cuire à la façon de la nature ».
D'autres philosophes appellent le corps « sol noir » pour la raison suivante : le sel fixe, tel une semence, est caché invisiblement dans le corps.
corbeau noir dans lequel se tient soigneusement cachée une colombe blanche,
et ils nomment l'eau distillée du corps,
lait de la vierge par lequel cette colombe blanche doit être tirée hors du corbeau noir.
Les philosophes nomment cette chose d'encore beaucoup d'autres noms, comme l'attestent à suffisance leurs livres, aussi n'est-il pas nécessaire d'en dire plus a ce sujet.
L'eau est embrassée, de la façon susdite, par le corps, et le sperme du corps, c'est-à-dire le sel fixe, ?uvre dans l'eau afin qu'elle conçoive et devienne enceinte. L'eau dissout en effet le corps et entraîne avec elle, durant la distillation, des particules de sel fixe par l'alambic, commençant à devenir chaque fois plus épaisse par la répétition de la distillation.
C'est pourquoi beaucoup dépend assurément de la répétition, ou réitération, que les philosophes recommandent vivement en disant :
Que personne ne se lasse de ce travail.
Hermès s'exprime ainsi à ce sujet :
Lorsque je vis que l'eau commençait à devenir insensiblement plus épaisse et plus consistante, je me réjouis, sachant que sûrement je trouverais ce que je cherchais, et que s'ensuivrait ce que je désirait.
L'eau doit donc être versée sur le corps et être digérée avec lui pour qu'il se dissolve et, à nouveau, l'eau doit être tirée du corps afin qu'il soit coagulé. De cette façon, le corps est bien frotté et purifié par la lessive. Cette opération doit être recommencée très souvent de façon que, à force d'arroser et de faire évacuer, tout le sel du corps, qui est sa puissance et son efficacité, en soit extrait.
On sait qu'il en est ainsi quand l'eau est devenue blanche et épaisse, et qu'elle est durcie et coagulée comme de la glace par le froid, mais qu'elle se liquéfie comme du beurre à la chaleur.
Quand rien de plus ne se dissout du corps, ce qui reste de lui doit être ôté car c'est en effet la partie superflue de la matière.
D'où ce que disent les philosophes :
Nous ôtons au cours de la préparation ce que nous y trouvons de superflu, et, à partir d'une chose unique, nous réalisons notre magistère sans rien ajouter ou ôter, sinon le susdit superflu.
Il possède en effet en abondance ce qu'il doit avoir, et l'eau, appelée « terre blanche et feuillée » par les philosophes, peut être prise et jointe au Mercure vif, et il en résulte une transmutation en bon et fixe argent. Mais il se cache dans cette eau quelque chose de beaucoup plus élevé et noble, qui pourra être extrait sans attention particulière ni effort.
En effet, si quelqu'un en arrivait à ce point, il ne douterait plus de la réalisation de son désir, car l'eau croît, et croît encore comme l'enfant dans le ventre maternel. De même que l'enfant grandit d'abord dans le vase de la matrice, prenant forme et n'étant pendant quelque temps qu'un sperme croissant, et qu'il se transforme ensuite en chair et en sang, c'est-à-dire en une matière plus épaisse, pour qu'enfin les membres soient formés, de même croît cette eau. Elle est au départ de couleur blanche et se transforme en passant d'une température à une autre, comme un enfant transformé en chair et sang par la chaleur naturelle de sa mère. Si la matière commence ensuite a rougir, alors apparaît une grande joie. Comprends par là que lorsque l'enfant acquiert ses membres et sa vie, alors il convient de voir ce qui doit advenir.
C'est pourquoi ce mystère a été caché dans la nature, et trouve par elle son développement.
Ainsi s'achève mon enseignement sur l'union de l'homme et de la femme, c'est-à-dire le corps et l'esprit, et sur la fécondation de l'eau.
C'est alors la fin de la première conjonction, la blancheur de la matière a été extraite de la noirceur, c'est-à-dire du corps, et « rien de plus n'est requis ici que temps et patience », selon les paroles de Morien.
Cette eau coagulée est la vraie terre blanche et feuillée dans laquelle le philosophes nous ordonne de semer notre or et notre argent, afin qu'ils produisent cent mille fruits.
C'est la « claire fontaine » dont fait mention le comte Bernard le Trévisan, dans laquelle le roi pénètre pour se laver. Si le roi prend place dans le bain, aucun ministre ne l'accompagne ; ils gardent pendant ce temps ses habits, jusqu'à ce qu'il ait asséché toute la fontaine. Alors il fera seigneur tous ses ministres, afin qu'ils deviennent un roi par la puissance et l'autorité et un seigneur par la force et la vertu, tels que lui était au moment où il entra pour la première fois dans la fontaine. Or c'est un fait que le roi est maintenant pourvu d'une triple dignité plus grande qu'avant. Il porte en effet sur la tête un triple diadème et est revêtu d'habits dont la couleur égale celle de la pierre améthyste, sous lequel il a une chemise de pureté tenue par un lien de justice.
C'est un roi de vie qu'il faut honorer au plus haut point, et dont aucun des mortels sur terre n'est capable d'imaginer la souveraineté. C'est pourquoi doit être placée à côté de lui une fiancée pure et chaste, issue de sa propre semence, afin qu'il la connaisse et ?uvre en elle, de sorte que des deux naissent de nombreux et nobles enfants. Le rouge qui est caché et conservé dans le blanc ne doit pas être extrait mais doucement chauffé jusqu'à ce qu'il en résulte un rouge parfait.
La Tourbe parle ainsi de cette blancheur :
Vous les chercheurs, si vous trouvez après le noir le blanc, alors soyez certain qu'après le blanc viendra le rouge, car le rouge est caché dans le blanc et ne doit pas être extrait, mais doucement chauffé jusqu'à ce que tout devienne rouge.
Que les paroles que je viens de prononcer vous suffisent.
Par décret, la connaissance du principe tant des choses naturelles qu'artificielles est nécessaire. Certes, celui qui ignore le principe n'atteindra jamais la fin.
L'amour de Dieu et de son prochain est la perfection de toute sagesse.
Aimer Dieu est la plus grande sagesse, et le temps est notre possession.
1. La traduction française de ce texte, réalisée par Stéphane Feye est parue dans Le Fil de d'Ariane, num. 46-47, en 1992, et num. 48-49, en 1993.
2. Il existe une traduction anglaise du Museaum Hermeticum de 1893, rééditée en 1987 par Llanerech Entreprise.
4. La traduction française a été réalisée par Claude Froidebise, que nous remercions et que nous félicitons pour avoir choisi et exhumé de l'oubli cet excellent texte, ouvrage d'un véritable Maître. Ce texte a été publié dans « Le Fil d'Ariane », nº 48-49, 1993, pp. 61 `75.
6. D'autres fragments bibliques font allusion à ce mystère, par exemple, Genèse xii, 1 à 14 et xxviii, 10 à 22.
7. Le lecteur curieux peut aussi consulter E. d'Hooghvorst, « Histoire juive x », dans Le Fil de Pénélope, t. i, La Table d'Émeraude, Paris, 1996, pp. 291 à 293.
8. Genèse ii, 21 à 23. Le texte biblique ne dit pas que Dieu lui donna le nom d'Ève, mais plutôt qu'Adam dit : « Celle-ci, cette fois est os de mes os et chair de ma chair! ». Celle-ci sera appelée femme (ishah), car elle a été prise de l'homme (ish). Ici l'auteur ne fait pas allusion a l'Ève rebelle trompée par le serpent (Genèse iii, 20), mais plutôt à « l'aide en face lui » que Dieu tira du corpps d'Adam pendant qu'il dormait, afin qu'il puisse se multiplier dans le Paradis. La fin de cette citation de l'auteur le confirme.
11. Dés?uvré : libre, sans empêchement. Voir Don Quijote de la Mancha, Prologue de la première partie.
14. La phrase latine de notre texte présente une lacune. Nous avons ajouté, pour la rendre compréhensible, les mots « créa tout ».
15. Le fait que Dieu insuffla en l'homme un souffle de vie et la signification étymologique du nom Adam n'ont pas de rapport. Adam vient du verbe être rouge, dont dérive aussi Adama, le sol, la terre. D'où le jeu de mots de Genèse II, 7 : « Alors le Seigneur Dieu forma l'homme de la poussière du sol (Adama) ». Peut-être y a-t-il ici une allusion aux exégèses de Isaïe XI, 2 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé et un rejeton poussera de ses racines. Et sur lui reposera le Souffle du Seigneur, Souffle de sagesse et d'intelligence, Souffle de conseil et de rigueur, Souffle de connaissance et de crainte du Seigneur », ou bien de Ezéquiel XXXVII, 9 : « Des quatre Souffles, viens, souffle ». Celles-ci disent qu'au centre des souffles venant des quatre points cardinaux se tient le roi Messie. Ainsi St Cyprien présente-t-il le nom d'Adam comme une abréviation des mots grecs Anatolé (Orient), Dusis (Occident, Arctis (Nord), et Mésèmbria (Midi).
17. Selon Genèse III, 20, c'est Adam qui donna un nom à sa femme : « Alors l'homme appela sa femme Eve parce qu'elle est devenu la mère de tous les vivants ». Le nom Eve vient en effet d'une racine verbale signifiant vivre.
20. L'Auteur nous transmet dans les lignes suivantes l'enseignement sur Adam conservé dans les textes apocryphes de la Bible que nous pouvons lire dans : La Bible, écrits testamentaires, Gallimard, Paris, 1988, « Vie grecque d'Adam et Eve », § 6 et sv., p. 1774. Les évangiles de l'ombre, Lieu Commun, Paris, 1984, « Evangile de Nicodème » § 20, p. 141. Jacques de Voragine a aussi fait connaître cette tradition dans sa Légende Dorée, Garnier-Flamarion, Paris, 1990, « L'invention de la Sainte Croix », vol. 1, p. 341.