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Table des matières

Titre et auteur :
« Tractatus Aureus » attribué à Hermès Trismégiste

Objet :
Cet extrait du Tractatus Aureus attribué à Hermès Trismégiste, traduit du latin et présenté par Emmanuel d’Hooghvorst, est extraordinaire par sa clarté. On y parle d'une harmonie entre le disciple et la nature, et encourage à rechercher les racines minérales qui sont en harmonie avec la constitution de l'homme. Paru dans E.d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, t. II, Table d’Émeraude, Paris, 1998, pp.137 et sv.

Mots clés :
Disciple de Nature, Grand Œuvre, régénération physique, racines minérales, au commencement, Verbe incarné, corps glorieux, ciel des philosophes.

Illustration :
A. Kircher, frontispice de son Arithmologia : La divinité représentée par un oeil dans un triangle et désignée trois fois par le IH hébreu, diffuse ses rayons de feu à travers les neuf hiérarchies angéliques réparties en trois divisions triangulaires qui constituent le ciel empirée. En dessous se trouvent les sphères des sept planètes entourées par celle des étoiles fixes et le primum mobile avec la Terre au centre de l'Univers. Les deux chérubins rappelent par leurs philactères que le monde est créé par la mesure, le nombre et le poids. Les deux personnages représentent, à gauche le cabaliste juif et à droite, Pythagore.

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SUIVI DE LA HUITIÈME SCOLIE DU CHAPITRE PREMIER

LE TRACTATUS AUREUS ATTRIBUÉ À HERMÈS TRISMÉGISTE

SUIVI DE LA HUITIÈME SCOLIE DU CHAPITRE PREMIER

Introduction et notes, E. d'Hooghvorst

Note d'introduction

Par la parole du Seigneur, les cieux ont été faits, et du souffle de sa bouche, toute leur armée.

Psaume1

S'il est une oeuvre décriée, c'est bien l'Alchymie. La pratiquer ou l'étudier est souvent considéré comme un retard culturel. Porter un tel jugement, c'est ignorer manifestement l'abondance et les merveilles de l'ancienne alchymie. Depuis une vingtaine d'années2, un réel effort a été tenté pour rééditer quelques-uns de ces ouvrages, effort dérisoire au regard de l'abondance de cette littérature oubliée. Nos ancêtres étaient-ils tous des ignorants à l'esprit chimérique ? La lecture de ces anciens livres nous révèle au contraire des esprits distingués, profonds, d'une érudition bien supérieure à la nôtre. Pour ces hommes-là aussi, l'expérience sensible était la source du savoir, c'étaient des matérialistes qui se gardaient bien de rêver la matière. Si l'alchymie était déjà connue dans l'Antiquité et pratiquée par les Chinois plusieurs siècles avant la naissance de Jésus, s'imaginerait-on que les hommes se fussent partout et toujours trompés, et cela pendant des millénaires, et que nos pères adonnés à des pratiques toujours décevantes, eussent continuellement pris les ténèbres de l'ignorance pour la lumière de la vérité ? N'est-ce pas nous au contraire qui, dans les domaines les plus profonds de la science et les plus réservés, sommes devenus incultes et grossiers ? Cette opinion a des partisans. Ils sont peu enclins à la publicité ; leur tour d'ivoire leur suffit.

C'est en 1659 que parurent à Strasbourg les premiers volumes du Theatrum Chemicum, magnifique recueil de deux cents traités d'alchymie rédigés en latin ou traduits en cette langue de l'allemand ou du français par l'érudit Jacques Heilmann. Le dernier des six volumes paraissait en 1661.

Dans le quatrième volume du Theatrum Chemicum, on trouve un traité attribué à Hermès : « Le traité d'or du secret de la pierre physique, en sept chapitres, illustré de nos jours de scolies par un auteur anonyme... »3. La référence au scoliaste indique que le traité d'Hermès était connu dans des temps plus anciens. Une première édition de nos scolies avait déjà eu lieu à Leipzig en 1610 4. On y lisait :

Si par ce livre on ne devenait pas sage, comment par un autre le deviendrait-on ? Car il serait difficile de trouver de nos jours, un livre semblable.

Qui fut l'auteur de ces scolies ? Etait-ce notre compatriote qui se cachait sous le nom de Gnosius, l'auteur de l'édition de 1610 ? Nous n'en savons rien. Le regretté Claude d'Ygé nous a rappelé à propos de la mémoire des Adeptes que leurs seules traces « historiques » sont « l'énigme de leur légende (...) et l'incertitude de leur identité »5. Au reste, les écrits demeurent. Il nous appartient de les faire connaître.

Nous proposons donc une traduction de la huitième scolie du chapitre premier. On y enseigne la nécessité d'une harmonie entre le disciple et la nature extérieure. La nature en use de la même façon dans toutes ses productions. Pour entreprendre le Grand Oeuvre de la régénération physique, il importe au disciple de redevenir élève de cette nature qui donne des leçons et n'en reçoit pas. Sans avoir trouvé en soi-même les « racines minérales », dit notre scoliaste, il serait vain de les rechercher au-dehors. C'est ici que la célèbre recommandation des Anciens prend tout son sens : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'Univers et les dieux ». Il y a donc, comme une sympathie entre les racines minérales et la constitution de l'homme. Celui-ci est un microcosme. Comment y pourrait-on planter cette médecine, s'il n'y avait pas dans la constitution physique de l'homme une certaine sympathie avec la nature des métaux ? « A tout m'accorde », serait une belle devise. Ce fut, autrefois, celle d'un humble chercheur.

Pénétrons plus avant dans l'intention des alchymistes de notre Occident chrétien. L'alchymie y est la science des élus. Elle sera universellement révélée au Jour du Jugement, « pierre de touche » de l'oeuvre de chacun 6 :

Alors, le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, les bénis de mon Père. Héritez du royaume préparé pour vous depuis le commencement7.8

Nous retrouvons ce même « commencement » dans un autre passage du même évangile à propos de la citation d'un verset des Psaumes :

J'ouvrirai la bouche en paraboles,
Je dirai les choses cachées depuis le commencement.9

Ce fameux commencement, disent les disciples de la cabale chymique, c'est celui dont le Sage Moïse a parlé au premier chapitre de la Genèse, c'est celui du Grand Oeuvre de la création, caché d'âge en âge, et révélé en paraboles, en figures, en énigmes. Ce Grand Oeuvre est un secret, un héritage qui ne sera manifesté à tous qu'au dernier jour. Les héritiers, ce sont les fils d'Abraham. Ils viendront de partout, du Nord et du Midi, de l'Orient et de l'Occident, prendre part au banquet. Ils auront brillé dans les ténèbres du monde comme les astres terrestres dont l'éclat ne fut visible qu'aux anges de Dieu. Ils forment l'armée dont le Messie, le Verbe incarné, est le Seigneur10.


Le Tractatus Aureus
attribué à
Hermès Trismégiste


Voici, je vous ai montré ce qui était caché, car l'Oeuvre est avec vous et auprès de vous : si tu le saisis et le gardes intérieurement, tu peux l'avoir avec toi par terre et par mer.

 

Huitième scolie du chapitre premier

Il confie à ses fils le secret de l'oeuvre, et par cette parole Voici, il montre bien qu'il accomplit quelque chose de très important dans l'explication de l'art très noble et très secret. Géber, Morien et les autres Philosophes recommandent aux disciples de l'art de rechercher en eux-mêmes les racines minérales. C'est pourquoi ils disent : « Connaissant les principes de ta naissance, la semence ou matière première dont la pierre est composée ne te sera plus cachée désormais ». Cette locution semblera, certes, absurde à l'homme grossier et ignorant des arcanes naturels car il ne pourra imaginer dans son cerveau aucune similitude ni parenté que pourrait avoir la semence de l'homme, qui est animée, avec les corps, inanimés selon le dire de certains ignorants, des métaux et des pierres. Mais si je te faisais sortir avec Abraham de ta maison crasse et corporelle et si je t'amenais à contempler les astres spirituels reposant cachés en toutes choses, tu ne serais plus si réfractaire à notre sentence mais bien au contraire tu y pénétrerais des deux pieds.

Ouvre donc les yeux et considère notre ciel Philosophique mirifiquement orné d'une multitude infinie d'étoiles. Comme tu peux le voir, les corps astraux du firmament supérieur ne diffèrent des autres que par une supériorité de grandeur et d'éclat en splendeur lumineuse ; mais tous, dans l'univers, consistent en une seule et même matière purissime, diaphane et transparente. Tous les corps de ce monde inférieur paraissent donc différer beaucoup entre eux par l'aspect extérieur ; cependant, si on les considère tous intrinsèquement, ils procédèrent tous primitivement du même principe ou premier avant.

Ce principe interne n'est rien d'autre, au dire de Salomon11, qu'une certaine matière invisible12 dont le globe terrestre a été fait ; ou bien, selon saint Jean l'évangéliste : « Le Verbe par lequel toutes choses ont été faites et sans qui rien de ce qui existe n'a été fait »13.

« Mais », me diras-tu, « si le Verbe est le principe de toutes choses, selon le témoignage de l'Ecriture, ce même Verbe, étant immortel, demeurera éternellement ; il ne faut donc ni le chercher, ni le poursuivre dans les corps sublunaires et corruptibles qui sont tous voués à la mort, à l'instabilité, à la disparition. »

Voici une réponse brève et succincte à ton objection :

Toutes choses créées par le Verbe étaient excellentes, c'est-à-dire pourvues par Dieu d'une perfection de béatitude totale, mais à cause de la prévarication d'Adam, la terre, elle aussi, fut maudite : la mort fut introduite dans le monde et il n'y a rien dans le monde entier qui ne soit dépouillé et privé de cette perfection primitive et qui ne soit, par conséquent, exposé à la mort.

Le Tout-Puissant, pitoyable envers sa créature, voulant la libérer de la mort et la rétablir dans le royaume de la vie, envoya dans le monde ce même Verbe qui en est la Lumière et la Vie, et ainsi régénéra le monde une seconde fois par ce Verbe. Le seul donateur et régénérateur de Vie demeure toujours ce même Dieu hors duquel il n'y a pas d'espoir de salut. Par cette régénération est faite une créature nouvelle. Les choses anciennes ont passé et voilà que sont faites toutes choses nouvelles14.

Nous devons donc considérer ce Verbe, non selon la créature ancienne, mais selon la nouvelle. Nous ne connaissons personne selon la chair, c'est-à-dire la créature ancienne, mais selon l'esprit, la créature nouvelle. De même que le Christ habite d'une manière invisible dans ceux qu'il a régénérés, sans se manifester toutefois dans ce monde-ci, mais dans l'autre ; de même, le Verbe de régénération est inhérent à toutes choses, mais invisiblement : il ne peut se manifester dans les corps crasses et élémentaires s'ils ne sont réduits en essence quinte, c'est-à-dire en nature céleste et astrale. Ce Verbe de régénération est donc cette semence de la promesse ou ciel des Philosophes, brillant de tout l'éclat des astres lumineux. Abraham fut amené à le voir en contemplation.

Quiconque veut donc voir ce ciel nôtre, ce qui se peut faire si on considère le double sauveur, par rapport au monde mineur et au monde majeur (puisque c'est le même Dieu qui opère tout en tous), celui-là doit rejeter ses yeux adamiques, c'est-à-dire charnels, lesquels dans leur engourdissement ne nous permettent de voir que les choses externes et corruptibles, et recevoir de la création nouvelle les organes spirituels de la vue. Celui-là reconnaîtra facilement qu'il n'y a qu'un seul auteur à tout ce monde, tant créé que régénéré, un seul artisan et réalisateur de toutes choses, un principe, un être premier lequel ne se sépare jamais de la nature, mais plutôt, la purge de nouveau de sa corruption et de sa tache, la revivifie et la ramène à la primitive liberté de la perfection. Ne vous étonnez donc pas de ce que les choses sujettes à la mort dépouillent la forme de la vieille créature et semblent réduites à rien. La mort est, en effet, le principe de la vie et c'est seulement le vieux corps, l'adamique, qui meurt, mais l'esprit de la recréature nouvelle se fabrique un corps beaucoup plus noble et glorieux que l'ancien. Ce qui est semé, en effet, ne se vivifie pas s'il ne meurt auparavant ; semé dans la corruption, il ressuscite dans l'incorruptibilité, semé dans l'ignominie, il ressuscite dans la gloire, semé dans l'infirmité, il ressuscite dans la vertu15.

Et toutes ces choses, nous dit Hermès dans La Table d'Emeraude, sont faites par la méditation d'un. Le même Dieu, en effet, qui a dit : « Tu mourras », a dit aussi : « Tu seras sauvé ». C'est donc du même Verbe de Dieu que la mort et la vie reçurent la force et la puissance d'opérer. Toute parole qui procède de la bouche de Dieu est donc essentielle : ce n'est donc pas un esprit ou un souffle évanescent et vain comme le croient d'une façon très pernicieuse beaucoup d'ignorants et d'impies, dans leur incrédulité. Mes paroles, dit le Christ lui-même notre Sauveur, sont esprit et vie, c'est-à-dire semence substantifique et essentielle de la nouvelle créature ; et qui croit en elle est sauvé ; il est uni essentiellement et conglutiné avec le Christ, comme la tête l'est avec les membres, c'est-à-dire comme le Christ et l'Eglise sont deux en une seule chair. Celui qui ne croit pas demeure dans le péché et le salaire du péché étant la mort, tout incrédule est déjà jugé, condamné par le Verbe, et meurt d'une mort éternelle. De même que le salut de l'homme dépend de la seule connaissance du Christ et de la vraie foi en lui, puisqu'il est l'unique et seul sauveur du microcosme, de même, il est absolument nécessaire au Philosophe véritable de connaître le Sauveur du macrocosme : c'est le ciel des Philosophes ou Verbe de régénération ; il n'est qu'un seul répandu dans tout le monde, en toutes choses ; on le trouve dans les corps des animaux, des hommes, des brutes, des plantes, des arbres, des fruits, des métaux, des minéraux et des pierres.

Si donc tu as une fois connu cette chose unique et si tu la caches au plus secret, au plus intime de ton coeur, tu pourras la porter avec toi, secrète et en sûreté partout où tu iras, que tu veuilles aller par mer ou par terre, ou te faire un chemin à travers les rochers ou les feux.

 


1. XXXIII, 6.

2. Cet article fut écrit en 1979. (N.d.l.r.)

3. « Hermetis Trismegisti tractatus aureus de lapidis physici secreto, in capitula septem divisus, nunc vero a quodam anonymo scholiis illustratus » dans Theatrum Chemicum, Strasbourg, 1659, vol. IV, pp. 592 et sv.

4. Hermetis Trismegisti vere tractatus aureus de lapide Philosophi secreto in capitula septem divisus nunc vero a quodam anonymo scholiis tam exquisite et acute illustratus , ut qui ex hoc libro non sapiat, ex alio vix sapere poterit ; similis huic vix hodie reperitur. Tandem opere et studio Domini Gnosii Belgae, utr. MDCX in lucem editus, Lipsiae, 1610. Pour plus de détails, cf. J. Ferguson, Bibliotheca Chemica, éd. Holland Press, Londres, 1954, vol. I. Nous n'avons pas trouvé trace d'une édition plus ancienne du Tractatus Aureus, séparée des scolies.

5. Nouvelle Assemblée des Philosophes Chymiques, éd. Dervy Livres, Paris, 1972, p. 7 ; ouvrage très utile.

6. I Corinthiens III, 13. L'oeuvre de chacun : l'oeuvre du Commencement, racontée par le Sage Moïse au chapitre I de la Genèse.

7. En grec, katabolè. Le mot grec katabolè peut aussi signifier fondation. Vulgate : « a constitutione mundi ».

8. Ev. s. St Matthieu XXV, 34.

9. Ev. s. St Matthieu XIII, 35. Cf. Psaume LXXVIII, 2. Le mot archè, principe, commencement, dans la traduction de la Septante du psaume en question, est devenu dans la citation de Ev. s. St Matthieu, katabolè. Le monde n'a vraiment été fondé ou constitué qu'à partir du don de la Torah ou don de Dieu.

10. La mention du « Seigneur Dieu des armées », « Dominus Deus Sabaoth » du Sanctus de l'ancienne liturgie catholique a été effacée dans le nouveau rite, dit de Paul VI. Il y a lieu de le regretter.

11. Cf. Sagesse XI, 17.

12. Certains traducteurs de la Bible, Crampon par exemple, traduisent : « matière informe ».

13. Cf. Ev. s. St Jean I, 3.

14. Cf. II Corinthiens V, 17.

15. Cf. I Corinthiens XV, 42 et sv.