SUR LA TRADITION HEBRAÏQUE

 

LA CABALE

Emmanuel d'Hooghvorst  

Il est difficile de parler de la Cabale. C’est là un sujet qui paraît mystérieux, chaotique, secret. On croit généralement que c’est l’apanage de quelques vieux juifs, qui ont conservé jalousement des secrets réservés à eux seuls.

Essayons de voir, pour commencer, ce que la Cabale n’est pas. Il nous faut d’abord réformer une opinion erronée bien qu’admise presque universellement et selon laquelle il s’agirait d’une doctrine particulière qui se serait surtout développée pendant le moyen âge; une doctrine de nature mystique et cheminant parallèlement à la tradition biblique.

La Cabale n’est pas une doctrine, elle ne peut s’enseigner, elle ne s’est pas développée à un certain moment de l’histoire, elle n’est pas née de la destruction du deuxième temple (de Jérusalem), elle ne donne pas des recettes de magie, elle ne permet pas de faire des talismans. Non, il s’agit de tout autre chose.

Qu’est-ce que la Cabale?

Nous venons de le dire, la Cabale ne peut pas s’enseigner, elle se communique. Celui qui voudrait la transmettre sous la forme de cours ou de leçons, prouverait son ignorance. La Cabale est universelle. Il n’y a pas seulement une cabale juive; toutes les traditions supposent une cabale. C’est ainsi qu’il existe une cabale pythagoricienne, grec­que, latine, chrétienne, possédée par certains chrétiens.

La Cabale se différencie selon les traditions religieuses de ceux qui la possèdent. C’est pourquoi nous devons parler de la cabale juive quand nous parlons des juifs.

Le mot Cabale provient d’une forme intensive du verbe qbl[1] qui signifie recevoir. C’est exactement le sens du mot tradition, du latin tradere, transmettre de main en main. La Cabale c’est la trans­mission de quelque chose. Les cabalistes judaïques sont ceux qui ont reçu la Cabale. Dès ce moment, ils font partie de l’assemblée cabaliste et sont appelés mekubalim.

Les docteurs de la Cabale citent souvent pour définir ce qu’ils ont reçu, un passage de la Mishna, c’est-à-dire, de l’enseignement des rab­bins à l’époque du deuxième Temple, la partie plus ancienne du Tal­mud. Ce texte[2] dit que:

«Moïse reçut la Torah du Sinaï. Ensuite, il la transmit à Josué, et Josué aux Anciens; les Anciens, aux Prophètes, et les Prophètes l’ont transmise aux hommes de la Grande Assemblée[3]».

Qu’a reçu Moïse?

Moïse a reçu simplement la Torah, c’est-à-dire, la Loi. Ainsi, la Cabale, c’est recevoir la Loi.

Remarquons que, dans le texte précité, il n’est pas parlé du peu­ple. C’est à Josué que Moïse transmet la Torah; ce sont les Anciens qui la reçoivent ensuite, puis les Prophètes et enfin le Sanhédrin. Le don de la Torah n’a donc jamais été l’apanage que d’un petit nombre et le peu­ple en a toujours été exclu.

Ce que le peuple a reçu, ce qu’il a compris, n’était que l’extérieur: des livres, une histoire, un culte.

 

Qui a fait don de la Torah?

Dieu? Non. Mais bien le Sinaï. Le texte ne dit pas, en effet que Moïse a reçu la Torah sur ou dans le Sinaï, mais bien qu’il l’a reçue du Sinaï. Quelle est donc cette montagne qui a fait ce don? On trouve deux étymologies possibles au mot Sinaï: buisson d’épines, et boue. Donc, Moïse aurait reçu la Torah d’une boue[4].

Torah provient du mot hébreu iaroh qui veut dire arroser. De là, un autre sens, enseignement.

De ce qui précède, nous devons conclure que, dans le judaïsme, les seuls possesseurs de la Loi, ce sont les cabalistes. Or le texte de la Mishna sur lequel nous nous sommes appuyé est antérieur de loin à l’époque à laquelle les historiens pensent qu’aurait débuté la Cabale. Il nous prouve donc, de façon indubitable, que son auteur considérait qu’il existait une science réservée, à laquelle le peuple n’avait pas accès et que c’était là la Loi. Le peuple n’en avait que les images extérieures.

Qu’est-ce que l’opération des Cabalistes?

Ceci vaut pour toutes les cabales.

La langue hébraïque est très différente de nos langues. Elle est faite exclusivement de consonnes et ne possède pas de voyelles. C’est exactement la lettre morte, un cadavre, une pierre dure et sèche, une chose immobile dont on ne peut tirer aucun son.

De même que pour une flûte, il n’est possible d’en tirer quelque bruit qu’en soufflant dedans, de même les textes hébraïques n’ont un sens qu’à la condition d’être vocalisés. C’est dans cette idée que Saint Paul a dit: «La lettre est morte, c’est l’esprit qui vivifie»[5] et encore J.C.: «A quoi ressemble cette génération?... Nous avons joué de la flûte et vous n’avez pas dansé»[6].

Selon que l'on vocalise, on obtient des mots différents bien que la lettre ne change pas. Alors comment savoir la méthode, la manière de lire? C'est là précisément la Cabale: le don de la Torah, qui consiste à revivifier un texte mort. C'est le cas pour n'importe quel verset d'un livre révélé. Nous sentons qu'il possède un contenu, mais nousne le comprenons pas parce qu'il est mort et qu'il faut le revivifier.

Pour ce qui est de la tradition hébraïque, nous possédons un texte vocalisé, la Massorah.

 C’est là une vocalisation de la Bible, mais ce n’est qu’une des lectures possibles. En effet, les cabalistes pourraient du même texte, tirer plusieurs sens différents, pourtant toujours justes, parce que respectant la lettre.

Comment procèdent les Cabalistes?

Un manuscrit alchimique dit que celui dont les mains ont touché cette précieuse matière, comprend immédiatement le sens de toutes les Ecritures. C’est un sens, celui auquel fait allusion un Vers d’Or:

«Etablis comme conducteur le sens excellent qui vient d’En-Haut»[7].

Ce sens est un don, celui de la Torah.

Nous voyons donc combien il est incomplet de lire une traduction des textes religieux faite par des grammairiens, même si cette traduc­tion est parfaite du point de vue grammatical. Nous comprenons main­tenant mieux pourquoi les Juifs refusent d’enseigner la Bible à ceux qui ne connaissent pas l’hébreu. Il en est de même des Musulmans et du Coran.

Pour nous résumer: La Cabale c’est le don du sens des Ecritures. C’est pour cela qu’elle se communique, mais ne peut s’enseigner.

Quel est l’objet de la Cabale?

C’est la réunification du Nom de Dieu. D’après la tradition hébraïque, au moment de la transgression d’Adam et Eve, c’est-à-dire de la chute, le Nom de Dieu a été coupé en deux. Le problème consiste à le réunifier.

Tous les mots de la Bible, les chars du Saint-béni-soit-Il, sont, d’après la Cabale, des Noms de Dieu uniquement. La connaissance de ces Noms de Dieu réintègre le Cabaliste dans le Paradis perdu.

 

Remarquons que le mot Paradis, PRDS, est composé des premières lettres des quatre mots qui ont trait aux quatre sens de l’Ecriture:

Pshat: le sens simple
Remez: l’allusion (signe)
Derash: l’explication
Sod: le secret
qui constituent le Paradis.

Ce ne sont pas quatre sens différents, car ils sont tous reliés au secret, ce sont comme des marches qui y mènent. Même le premier sens, le sens simple, transmet déjà le secret. Trouver le Paradis, c’est lire l’Ecriture comme elle doit être lue. Celui qui réussit, réintègre le Paradis. Y entrer c’est posséder les Noms de Dieu, c’est avoir revivifié le texte sacré et l’avoir pénétré. Voilà le Paradis. Il n’y en a pas d’autre.

Pour les disciples d’Hermès, le Paradis c’est le Savoir d’Hermès, c’est Hermès su.

*

[1] Qabol, accuser, se plaindre, pleurer signifie à la forme intensive recevoir (qibbel).

[2] Voir Les Leçons des Pères du Monde, Pirké Abboth ou Pirké de Rabbi Nathan, éd. Verdier, Lagrasse, 1983, p. 25.

 

[3] C’est-à-dire, le Sanhédrin.

 

[4]   A rapprocher de L. Cattiaux, Le Message Retrouvé, éd. Les Amis de Louis Cattiaux, Bruxelles, 1991, XV, 68 et 68’.

[5]   II Corinthiens III, 6.

[6] Matthieu XI, 16 et 17 et Luc VII, 31 et 32.

[7] Les Vers d’Or, écrit par Lysis, disciple de Pythagore, éd. de la Maisnie, Paris, 1987, p. 33, LXIX.  

 

ARTICLES

 

TITRE AUTEUR REFERENCE
Le Dieu de rigueur et le Seigneur de miséricorde Charles d'Hooghvorst Le Fil d'Ariane, n°63-64, 1998-1999, p. 21
Sur la poussière adamique Charles d'Hooghvorst Le Fil d'Ariane, n°3,1973, p.19
Sara et Abraham Charles d'Hooghvorst Le Fil d'Ariane, n°12, 1981, p.19
Ecce Homo Emmanuel d'Hooghvorst Le Fil de Pénélope, Tome 1.
Le Zohar ou le livre de la Splendeur Emmanuel d'Hooghvorst Le Fil d'Ariane, n°1, 1977, p. 29
Le désir de cabale (1) Stéphane Feye Le Fil d'Ariane, n°31-32, 1987, p. 108
Le désir de cabale (2) Stéphane Feye Le Fil d'Ariane, n°33, 1988, p. 12
Le désir de cabale (3) Stéphane Feye Le Fil d'Ariane, n°34, 1988, p. 63
Le désir de cabale (4) Stéphane Feye Le Fil d'Ariane, n°35, 1988, p. 57
Le désir de cabale (5) Stéphane Feye Le Fil d'Ariane, n°37, 1989, p. 38
Le vêtement de la Torah Charles d'Hooghvorst Le Fil d'Ariane, n°7, 1979, p. 39

 

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